Volume 3
Principales caractéristiques
Perspectives Académiques
Professeure Zeenath Khan,
Université de Wollongong
Dubaï, Émirats Arabes Unis
Lumières sur le leadership
Professeure Nathalie
Martial-Braz
Chancelière de l’Université
Sorbonne Abou Dabi, Émirats
Arabes Unis
Voix Étudiante
Salima Almuete Loutfi
Université d'Abou Dabi,
Émirats Arabes Unis
Tendances
Dr Muhammad Usman Tariq
Université d'Abou Dabi,
Émirats Arabes Unis
Impacts transformateurs et
possibilités insoupçonnées
Mars 2025
Pourquoi le plurilinguisme est essentiel :
Multilingual Global Exclusive
Dr Natalia Brussard
Université Simon Fraser, Canada
Sujets Spéciaux
Table des Matières
Éditorial
Un Mot de la
Rédactrice en Chef
Par Laura Vasquez
Bass
Sujets Spéciaux
ARTICLE DE
COUVERTURE
Plus de langues, plus de possibilités :
votre vie, amplifiée
Par Dr Natalia Bussard, MSc.
Responsable de programme,
Sciences, Environnement et Santé
Coopérative Éducation, Apprentissage
Intégré au Travail
Université Simon Fraser, Canada
Perspectives
Académiques
Exploiter l'IA générative pour un
apprentissage éthique et l'intégrité
académique
Par Professeure Zeenath Reza Khan
Université de Wollongong Dubaï,
Émirats Arabes Unis
Présidente fondatrice, ENAI WG
Centre for Academic Integrity in the
UAE
Lumières sur
le leadership
Je n'ai jamais cessé d'être profes-
seure" : jongler entre les rôles
d'enseignante, juriste et
chancelière de l'Université
Sorbonne Abou Dabi
ntretien avec la Professeure
Nathalie Martial-Braz
Voix Étudiante
Transformer le secteur de la santé
pour un avenir durable à travers
mon parcours doctoral
Par Salima Almuete Loutfi
Doctorante en administration des
affaires
Université d'Abou Dabi, Émirats
Arabes Unis
Manager - Bonheur des clients
Hôpital général Sheikh Khalifa,
Émirat d’Umm Al Quwain
Tendances
Renforcer l'engagement des
étudiants à l'Université d'Abou Dabi :
une initiative transformatrice
Par Dr Muhammad Usman Tariq
Professeur associé en gestion de la
qualité
Responsable d'équipe – Advance HE
Change Academy
Université d'Abou Dabi, Émirats
Arabes Unis
04
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20
26
30
Découvrez comment
la maîtrise de
plusieurs langues
peut ouvrir votre
esprit et renforcer
vos compétences en
empathie.
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Comme toujours,
nous espérons que
la diversité des
sujets abordés dans
ce numéro vous
apportera autant
de plaisir que
d'inspiration.
Ceux d’entre vous qui suivent La Lettre d'Information
Universitaire depuis son lancement l’an dernier
savent à quel point nous nous engageons à offrir
notre contenu dans la langue préférée de nos
lecteurs. Dès la création de cette publication, le
multilinguisme a été perçu par toutes les parties
prenantes comme une composante essentielle de
notre identité. Vous pouvez donc imaginer ma joie
lorsque j’ai eu l’opportunité d’échanger avec la Dr
Natalia
Bussard,
MSc.,
responsable
des
programmes en sciences, environnement et santé à
l’Université Simon Fraser, au sujet de ses recherches
sur le plurilinguisme. Contrairement au multilin-
guisme, qui désigne la coexistence de plusieurs
langues parlées, le plurilinguisme se réfère plus
précisément, comme l’explique Dr Bussard, à «
l’éventail de langues qu’un individu peut mobiliser
pour s’exprimer ou communiquer ». Cette distinction
est essentielle, car chaque langue d’un répertoire
personnel porte des nuances émotionnelles et
contextuelles spécifiques. Ce que nous pouvons
apprendre de cette richesse linguistique est
précisément le sujet de son article, qui ouvre ce
numéro dans la section Sujets Spéciaux. Fidèle à
notre engagement en faveur du plurilinguisme, le
titre de cette édition s’inspire directement de l’expli-
cation éclairée de Dr Bussard sur l’importance de
cette notion.
Un autre sujet crucial qui domine les débats dans
l'enseignement supérieur depuis 2023 est abordé
par la Professeure Zeenath Reza Khan de l'Université
de Wollongong Dubaï, Émirats Arabes Unis, qui est
également la présidente fondatrice du ENAI WG
Centre for Academic Integrity in the UAE. Pour ceux
qui ont vécu l'enseignement durant la pandémie de
COVID-19 et l'explosion de ChatGPT, son article
intitulé "Exploiter l'IA générative pour un apprentis-
Laura Vasquez Bass
Un mot de la rédactrice en chef
“
“
ÉDITORIAL
Bienvenue à la
Lettre d'information
Universitaire
04
sage éthique et l'intégrité académique" résonnera
particulièrement. Dans ce contexte, elle met en
lumière les efforts déployés aux Émirats Arabes Unis
pour intégrer l'IA dans l'éducation de manière
éthique, en mettant l’accent sur la montée en
compétences des enseignants grâce à des initia-
tives telles que le programme "AI in My Classroom –
Teacher Incubator Program", ainsi que sur les impli-
cations politiques via le Green Paper Initiative. La
Professeure Zeenath souligne que l'IA, lorsqu'elle est
adoptée de manière responsable avec le soutien
institutionnel adéquat, peut non seulement amélior-
er l’apprentissage, mais aussi renforcer l'intégrité
académique au lieu de la compromettre.
La section Lumières sur le leadership de ce numéro
met en avant un entretien inspirant avec la Profes-
seure Nathalie Martial-Braz, Chancelière de l'Univer-
sité Sorbonne Abou Dabi, Émirats Arabes Unis. Elle
retrace son parcours académique, depuis sa thèse
doctorale en droit de la propriété intellectuelle en
France
jusqu'à
sa
nomination
en
tant
que
Chancelière en 2023. Spécialiste en droit financier,
propriété intellectuelle et droit du numérique, elle a
joué un rôle clé dans l'évolution de l'enseignement
juridique face aux défis posés par l’IA, la cybersécu-
rité et la transformation numérique. Elle insiste sur la
nécessité d’une collaboration interdisciplinaire, de
l’adaptation des programmes aux nouvelles tech-
nologies et d’un style de leadership fondé sur le
travail d’équipe plutôt que sur la hiérarchie. Sous sa
direction, l'Université Sorbonne Abou Dabi renforce
ses initiatives de recherche, adopte des approches
transdisciplinaires et prépare ses étudiants à
naviguer
dans
les
complexités
d’un
monde
globalisé.
Nous sommes ravis de vous présenter Salima
Almuete Loutfi, doctorante en administration des
affaires à l'Université d'Abou Dabi (ADU), Émirats
Arabes Unis, qui contribue à ce numéro en tant que
Voix Étudiante. Comme elle l’explique, la téléméde-
cine transforme le secteur de la santé aux Émirats
Arabes Unis, en améliorant l’accessibilité, l’efficacité
et la durabilité des soins. À la fois étudiante en DBA
et responsable de la gestion des soins de santé,
Salima explore le rôle de la télémédecine dans
l’amélioration des résultats pour les patients et le
soutien des objectifs de durabilité des Émirats. Ses
recherches, encadrées par le corps professoral de
l’ADU, ont été reconnues sur des plateformes
nationales et contribuent à l’intégration de la
télémédecine dans des modèles de soins durables.
Avec la priorité accordée par les Émirats Arabes Unis
aux soins de santé intelligents, la recherche contin-
ue est essentielle pour maximiser l’impact de la
télémédecine et stimuler l’innovation dans ce
domaine.
Pour clore ce numéro dans la section Tendances,
nous avons le plaisir d’accueillir Dr Muhammad
Usman Tariq, professeur associé en gestion de la
qualité à l'ADU, qui apporte une contribution
précieuse sur l'engagement étudiant. Il met en
lumière la participation de l’ADU au projet Change
Academy, une initiative britannique axée sur
l’engagement des étudiants, et son rôle en tant
que chef d’équipe de cette initiative. Dans un
contexte où le désengagement des étudiants est
une problématique courante dans l’enseignement
supérieur, Dr Muhammad détaille l’approche
proactive et collaborative adoptée par l’ADU pour y
remédier, en accord avec les recommandations
du Change Academy. Il expose plusieurs stratégies
et objectifs concrets pour améliorer encore
davantage cet engagement, offrant ainsi une
lecture précieuse tant pour le corps enseignant
que pour les responsables de l'enseignement
supérieur.
Comme toujours, nous espérons que la diversité
des sujets abordés dans ce numéro vous
apportera autant de plaisir que d'inspiration.
05
Plus de langues, plus de
possibilités :
Sujets Spéciaux ARTICLE DE COUVERTURE
votre vie, amplifiée
Les langues et les cultures m'ont toujours
passionnée et ont façonné mon identité. Je
commencerai par partager mon expérience
avec différentes langues et cultures, avant
d’expliquer comment le multilinguisme – ou
plutôt le plurilinguisme, terme que je préfère –
peut vous être bénéfique. Dans le domaine
riche et diversifié de la recherche linguistique,
les chercheurs européens et nord-américains
ont tendance à utiliser des terminologies
différentes pour désigner des concepts simi-
laires, bien qu'il existe des distinctions nota-
bles. Comme l’observe Jasone Cenoz, profes-
seure en sciences de l’éducation à l'Université
du Pays basque en Espagne, les chercheurs
européens emploient fréquemment le terme «
plurilinguisme », tandis que leurs homologues
nord-américains privilégient « multilinguisme
». La Professeure Cenoz souligne que le multi-
linguisme est un phénomène dominant dans
le paysage linguistique mondial, avec environ
7 000 langues parlées à travers le monde en
2025. La majorité des locuteurs de ces
langues se trouvent en Asie, suivie de l’Afrique,
puis de l’Australie et de l’Océanie. La mondial-
isation a considérablement renforcé la valeur
du multilinguisme, favorisant la diversité
linguistique et la communication intercultur-
elle. En revanche, le plurilinguisme désigne le
répertoire
linguistique
d’un
individu,
c’est-à-dire l’ensemble des langues qu’il
peut mobiliser pour s’exprimer ou com-
muniquer. Ces langues peuvent avoir été
acquises simultanément dès la nais-
sance ou apprises à différents moments
de la vie.
Dans mes recherches sur l’intersection entre
la linguistique appliquée et l’apprentissage
transformationnel, j’utilise le terme plurilin-
guisme pour mettre en avant la diversité des
niveaux de compétence linguistique chez les
individus, ainsi que leur capacité à passer
naturellement d’une langue à l’autre selon le
contexte. Le plurilinguisme reconnaît que les
langues présentes dans le répertoire linguis-
tique d’un individu ne fonctionnent pas
comme
des
systèmes
séparés
et
indépendants, mais plutôt comme un réseau
interconnecté et dynamique.
Le Plurilinguisme : Ouvrir les Portes à
des Opportunités Insoupçonnées
06
Dr Natalia Bussard, MSc.
Responsable de programme, Sciences, Environnement et Santé
Coopérative Éducation, Apprentissage Intégré au Travail
Université Simon Fraser, Canada
Dr Natalia Bussard, MSc.
Université Simon Fraser, Canada
Le plurilinguisme
reconnaît que les
langues faisant
partie du
répertoire
linguistique d’un
individu
fonctionnent
comme un réseau
interconnecté,
plutôt que
comme des
systèmes
distincts et isolés.
07
“
“
Ayant grandi en Tchécoslovaquie socialiste, j’ai été
exposée simultanément à deux langues : le
tchèque, à travers la télévision, la radio et les visites
occasionnelles de la famille à Prague et Plzeň, et le
slovaque, qui était la langue du quotidien familial.
La Tchécoslovaquie, qui s’est scindée en Répub-
lique tchèque et Slovaquie en 1993, partageait ses
frontières avec la Pologne au nord-est, l'Allemagne
à l’ouest, l’Autriche au sud et la Slovaquie à l’est,
offrant ainsi une exposition naturelle aux langues
polonaise, allemande, autrichienne et slovaque.
Malgré les opportunités limitées d’apprentissage
des langues étrangères à l’école primaire – où
seule la langue russe était enseignée – mon
immersion dans le slovaque, le tchèque et le russe
a éveillé ma curiosité linguistique et nourri mon
désir d’apprendre d’autres langues à l’avenir. Alors
que je terminais l'école primaire, une enseignante
bénévole canadienne au charisme captivant a
éveillé en moi une passion pour l’anglais. Son
accent fascinant m’a ouvert les yeux sur un monde
infini de possibilités linguistiques.
Quelques années plus tard, après l'université, j’ai eu
l’opportunité d’embrasser la culture espagnole en
Murcie. Là-bas, je me suis immergée dans
l’apprentissage de l’espagnol, tout en partageant
ma passion pour l’anglais en tant qu’enseignante
au Colégio La Milagrosa, dans la charmante ville de
Totana, en Andalousie. Cette expérience bilingue a
non seulement élargi mes horizons, mais m’a aussi
confirmé le pouvoir de l’immersion culturelle dans
l’acquisition des langues.
De retour en Slovaquie, j’ai tiré parti de mes expéri-
ences linguistiques en occupant des postes variés
en tant que responsable de formation dans le
secteur bancaire, enseignante d’anglais et de
slovaque au Canadian Bilingual Institute, journal-
iste pour le magazine Business Slovakia, et inter-
prète et traductrice lors de conférences pour des
organisations gouvernementales et non gouverne-
mentales. Ces rôles multifacettes m'ont permis de
collaborer avec des professionnels et des étudiants
issus de différents domaines, renforçant ainsi mon
aspiration à explorer une vie d’expatriée au
Canada.
Mon expérience au Canada comprend des rôles
administratifs et académiques à l’Université de la
Colombie-Britannique (UBC) et à l’Université Simon
Fraser (SFU). À SFU, je dirige les programmes
coopératifs en sciences, environnement et scienc-
es de la santé, où je collabore avec une équipe
d’experts – coordonnateurs et conseillers – pour
faciliter l’échange de connaissances entre le milieu
académique et les partenaires industriels. À UBC,
au sein de la Faculté d’éducation, j’ai mené une
étude de recherche en leadership éducatif et
politique, portant sur la manière dont la connais-
sance du plurilinguisme transforme l’identité des
individus, leurs relations interpersonnelles et leur
vision du monde.
Comment le fait d’adopter plusieurs langues a-t-il
enrichi ma vie ? Avant même de me plonger dans
mes recherches, j’ai remarqué des changements
remarquables en moi-même. Ma persévérance
s’est renforcée et mon esprit s’est ouvert à une
diversité de perspectives auxquelles je n’avais
jamais prêté attention auparavant. J’ai découvert
un nouvel enthousiasme à écouter véritablement
les autres, à entendre leurs récits et leurs expérienc-
es. Cela a éveillé en moi une curiosité profonde : une
soif d’en apprendre davantage sur les personnes
qui m’entourent, sur leurs cultures et sur les prismes
uniques à travers lesquels elles perçoivent le
monde.
Recherche : Pourquoi le plurilinguisme est
essentiel (et comment il peut tout changer)
En m’appuyant sur les travaux d’Enrica Piccardo,
professeure en éducation des langues et des
littéracies à l’Université de Toronto, Canada, j’ai
observé chez mes participants une augmentation
significative de la créativité. Certaines pratiques
plurilingues créatives incluaient : identifier des simi-
larités dans les rythmes espagnols et les adapter à
d’autres dialectes, réciter des phrases d’une langue
dans une autre comme mécanisme d’apaisement
lors de moments difficiles, explorer des dictionnaires
pour affiner leur capacité à transmettre des mes-
sages efficacement, et passer d’une langue à
l’autre en fonction de l’aspect de leur personnalité
qu’ils souhaitaient mettre en avant devant un
certain public.
Dans la lignée des recherches de Philip Bamber,
08
professeur en éducation à Liverpool Hope University,
au Royaume-Uni, mon étude a démontré que le
plurilinguisme peut favoriser une empathie accrue,
une ouverture d’esprit et une acceptation des points
de vue d’autrui. Les expériences vécues durant
l’enfance, où l’on est réduit au silence ou moqué en
raison de sa manière de parler, peuvent être trau-
matisantes, en particulier dans sa langue domi-
nante. Cependant, ces expériences peuvent égale-
ment agir comme des catalyseurs de croissance
personnelle et de résilience. Lorsqu’elles sont
surmontées, ces rencontres négatives peuvent
aboutir à des résultats positifs, renforçant la
tolérance, l’acceptation et l’ouverture aux autres.
L’adversité forge souvent l’empathie et une com-
préhension plus profonde de la diversité linguistique
et culturelle. Relever les défis liés à l’apprentissage
et à l’usage de plusieurs langues permet de dével-
opper une appréciation plus profonde de la com-
munication efficace et une empathie accrue envers
les difficultés linguistiques d’autrui. Un parcours
plurilingue peut ainsi élargir la compréhension des
cultures, éveiller une passion pour l’apprentissage
tout au long de la vie, et ouvrir en permanence de
nouveaux horizons cognitifs et une perspective
globale.
Sur la base de recherches approfondies et de mon
expérience personnelle, je peux affirmer avec
conviction que l’apprentissage de plusieurs
langues peut avoir un effet transformateur sur votre
vie. Cette démarche permet de développer une
persévérance accrue, une plus grande confiance
en soi et une créativité renforcée. De plus, elle
favorise souvent une approche moins jugeante et
plus bienveillante envers les autres, renforçant ainsi
l’empathie et améliorant les compétences
d’écoute. Ces bienfaits combinés mènent
inévitablement à une meilleure capacité à nouer
Un parcours
plurilingue peut
approfondir la
compréhension des
cultures diverses et
insuffler une passion
pour l’apprentissage
tout au long de la vie,
en élargissant
continuellement les
horizons cognitifs et
la perspective globale.
09
des relations, un atout essentiel pour
évoluer avec succès dans notre société de
plus en plus complexe et interconnectée.
C’est pourquoi j’encourage chacun à élargir
ses horizons en apprenant une langue
supplémentaire, afin de découvrir le monde
à travers au moins une autre perspective.
“
“
Étant donné notre fascination quasi-romantique pour
les êtres artificiellement intelligents, largement influ-
encée par la science-fiction et les personnages
emblématiques du cinéma hollywoodien, il est fasci-
nant d'observer comment mes collègues à travers le
monde abordent l’intelligence artificielle. Les discus-
sions oscillent entre un rejet catégorique et un
optimisme prudent, certaines dictées par la peur,
d’autres par la curiosité ; mais une chose est certaine
: l’IA est là pour rester. En tant qu’universitaire passion-
née par l’intégrité et l’éducation éthique, mes
recherches se concentrent sur la manière d’exploiter
la puissance de l’IA tout en maintenant une rigueur
pédagogique et éthique. Au ENAI WG Centre for Aca-
demic Integrity in the UAE, nous avons mené des
initiatives visant à faire évoluer le débat, passant d’une
approche axée sur la restriction à une adoption
responsable. Notre objectif est de garantir que tant les
enseignants que les étudiants comprennent la valeur
de la maîtrise de l’IA.
Renforcer les compétences des enseignants : Le
programme "AI in My Classroom – Teacher Incu-
bator"
L’un des principaux défis de l’intégration de l’IA en classe
est de garantir que les enseignants soient équipés pour
guider les étudiants dans une utilisation éthique de l’IA.
Si l’expérience de l’apprentissage à distance en urgence
PERSPECTIVES ACADÉMIQUES
Exploiter l'IA générative
pour un apprentissage éthique
et l'intégrité académique
Professeure Zeenath Reza Khan
Université de Wollongong Dubaï, Émirats Arabes Unis
Présidente fondatrice, ENAI WG Centre for Academic Integrity in the UAE
10
pendant la pandémie nous a appris quelque
chose, c’est que le rôle des enseignants est de
plus en plus exigeant et que leurs compétences
ont dû s’adapter rapidement. Nous n’étions pas
préparés, nous manquions de temps ou de
ressources pour nous préparer, et pourtant, du
jour au lendemain, il était impératif que nous
maîtrisions de nouvelles technologies, que nous
refondions nos cours et que nous assurions des
leçons fluides pour que l’apprentissage des étudi-
ants ne soit pas compromis. Quel a été l’impact
de cette période tumultueuse ? À l’échelle mondi-
ale, cette expérience a révélé des lacunes dans la
préparation des enseignants et a soulevé des
questions sur les attentes placées sur eux. Elle a
également mis en évidence que l’investissement
dans le développement des compétences du
corps enseignant serait primordial.
Trois ans plus tard, en 2023, nous nous sommes
retrouvés face à une autre impasse. Avec la
montée en flèche de ChatGPT, l’outil de généra-
tion de contenu d’OpenAI, la question de l’IA en
classe est devenue omniprésente, dominant
chaque espace académique. Une fois encore, les
enseignants et le personnel éducatif ont dû rapi-
dement s’adapter et tenter de naviguer dans ce
changement soudain de discours, tout en gérant
leurs charges de travail déjà exigeantes. L’IA dans
l’éducation n’était plus une question d’avenir –
elle représentait un défi immédiat pour tous, et en
particulier pour les enseignants, chargés d’orient-
er les étudiants dans son utilisation. Alors que
nous entrons en 2025, le niveau d’attente reste
élevé : nous devons nous adapter, nous ajuster et
développer rapidement une maîtrise fluide de ces
outils afin de mieux soutenir les étudiants.
Cependant, une intégration durable et éthique de
l’IA dans l’éducation exige du temps, de la forma-
tion et un soutien institutionnel.
À cet égard, j’ai la chance d’être aux Émirats
Arabes Unis, un pays doté d’une vision progres-
siste et ambitieuse pour ses générations futures.
De la stratégie Éducation 33 de Dubaï, qui vise à
transformer
l’enseignement
traditionnel
en
discussions
dynamiques
centrées
sur
l’apprenant, à la stratégie IA des Émirats Arabes
Unis 2031, qui ambitionne de positionner le pays
comme un leader mondial en intégrant l’intelli-
gence artificielle dans les secteurs clés –
l’engagement en faveur de l’innovation par l’IA est
clair. Le nouveau label UAE AI Seal vient renforcer
cette vision, garantissant que la fiabilité de l’IA
demeure au cœur des discussions nationales.
Ces initiatives ne se limitent pas à l’adoption de
l’IA, mais visent à l’intégrer de manière responsa-
ble et éthique dans l’éducation, afin de préparer à
la fois les étudiants et les enseignants à un avenir
où la maîtrise de l’IA sera essentielle.
Après le AI Retreat de 2024, inspiré par l'accent
mis par Son Altesse Cheikh Hamdan Bin Moham-
med sur le renforcement des compétences des
enseignants, j'ai collaboré avec Mme Veena
Mulani de Al Diyafah High School Dubai, sous la
direction des membres du conseil du Centre, pour
lancer l’année dernière le programme AI in My
Classroom – Teacher Incubator. Cette initiative a
réuni 50 enseignants dans un environnement sûr
et collaboratif, où ils ont pu discuter librement,
expérimenter et mieux comprendre le rôle de l’IA
dans la pédagogie. Le programme avait pour
objectif de doter les enseignants de la confiance
et des compétences nécessaires pour intégrer
efficacement l’IA dans leurs classes, tout en
veillant à ce que les discussions sur l’IA restent
ancrées dans des principes d’éthique, de
Alors que nous entrons dans
l’année 2025, le niveau d’attente
reste élevé : nous devons nous
adapter, nous ajuster et
rapidement développer une
maîtrise de ces outils afin de mieux
accompagner les étudiants.
Cependant, une intégration
durable et éthique de l’IA dans
l’éducation nécessite du temps, de
la formation et un soutien
institutionnel.
11
“
“
responsabilité et de réussite des étudiants.
Le programme a été conçu pour encourager une
expérience pratique et interactive. Grâce à une série
de sessions de formation courtes, couvrant divers
concepts pédagogiques et outils d’IA pertinents,
des partenaires académiques et industriels issus de
start-ups et d’institutions d'enseignement supérieur
ont accompagné les enseignants dans un travail
collaboratif. Ces derniers ont élaboré des projets
exploitant l’IA pour favoriser un apprentissage
éthique, des évaluations pertinentes et une meil-
leure interaction en classe. Les meilleures proposi-
tions ont été récompensées par des prix en espèces
destinés à financer leur mise en œuvre, garantis-
sant ainsi que ces idées ne restent pas théoriques,
mais trouvent une application concrète dans les
salles de classe. Ambassador School Sharjah et MSB
Private School ont remporté la compétition, tandis
que GEMS Cambridge International School Dubai
s'est classée en deuxième position. Cette initiative a
prouvé qu’avec la bonne orientation, l’IA pouvait
être une alliée précieuse pour encourager la pensée
critique, la créativité et l’intégrité chez les étudiants,
plutôt qu’un raccourci pouvant mener à des fautes
académiques.
Une Approche Axée sur les Politiques : L’Initi-
ative du Livre Vert
Au-delà des interventions au niveau des salles de
classe, l’une de nos principales préoccupations
concernait les implications politiques de l’IA en
éducation. Lors d’une discussion fortuite avec Dr
Stephen Wilkinson, Directeur de la Recherche à
l’UOWD, et des partenaires industriels dans le cadre
d’un projet Global Challenges RISE sur l’IA dans les
milieux de travail, nous avons réalisé qu’il était
essentiel d’élargir ce débat au grand public. Nous
avons consacré une grande partie de l’année 2024
à l’élaboration d’un Livre Vert analysant le rôle de
l’IA en éducation sous un prisme politique. L’objectif
était de poser des questions sur les opportunités et
les défis liés à l’intégration de l’IA dans l’éducation
aux Émirats Arabes Unis, en adoptant une
approche centrée sur l’intégrité académique – une
approche qui ne repose pas uniquement sur la
détection et la sanction, mais qui interroge plutôt
l’intégration de la littératie en IA, la refonte des
méthodes d’évaluation et le développement des
compétences des enseignants. Cette démarche
s’aligne avec les recherches existantes soulignant
la nécessité d’interventions politiques proactives
plutôt que réactives en matière d’éthique de l’IA.
Les tables rondes autour du Livre Vert et des ques-
tions qu’il soulève commencent déjà à apporter
des éclairages importants. Par exemple, nos
discussions avec les parties prenantes en début
d’année – impliquant des chercheurs académi-
ques, des étudiants et des décideurs politiques –
ont mis en évidence que l’approche réactive face à
l’IA et aux fautes académiques est intenable.
L’IA pourrait être une
alliée précieuse pour
encourager la pensée
critique, la créativité
et l’intégrité chez les
étudiants, plutôt
qu’un simple
raccourci menant
potentiellement à des
fautes académiques.
12
“
“
S’il y a une leçon
essentielle à tirer de
notre travail, c’est que
l’intégrité dans
l’éducation n’est pas
un effort isolé, mais un
processus continu,
collaboratif et
holistique.
À la place, les institutions doivent établir des cadres
structurés qui reconnaissent la présence de l’IA tout
en guidant les étudiants vers une utilisation éthique.
Cela implique une évolution des méthodes d’évalua-
tion, en passant d’épreuves basées sur la mémorisa-
tion à des évaluations axées sur les compétences, où
l’IA est un outil favorisant un apprentissage approfon-
di plutôt qu’un moyen d’éviter l’effort intellectuel.
Ceux d’entre nous qui travaillent en profondeur sur
l’intégrité académique savent qu’aucune solution
miracle ne peut garantir la sécurité des évaluations.
Toutefois, nous savons aussi que cela exige un sout-
ien institutionnel pour les enseignants, dont beau-
coup découvrent et naviguent encore les impacts de
l’IA sur l’éducation. Cette conversation est en
constante évolution.
Façonner l’Avenir de l’Intégrité dans les Salles
de Classe à l’Ère de l’IA
S’il y a une leçon essentielle à tirer de notre travail,
c’est que l’intégrité en éducation n’est pas un effort
isolé, mais un processus continu, collaboratif et holis-
tique. L’IA ne remet pas en cause l’intégrité académi-
que, et son adoption ne signifie pas fermer les yeux ou
ignorer ses implications, comme l’image proverbiale
de l’autruche. La manière dont nous choisissons
d’intégrer l’IA dans l’éducation déterminera son
impact. Nos initiatives mettent en évidence l’impor-
tance de donner aux enseignants les moyens d’agir,
d’impliquer les étudiants dans un dialogue éthique
autour de l’IA et de concevoir des politiques qui
équilibrent innovation et rigueur académique.
À l’avenir, l’enjeu ne réside pas dans la limitation des
capacités de l’IA, mais dans la garantie que les
considérations éthiques restent au cœur de son
utilisation en éducation. Ce n’est qu’à cette condition
que nous pourrons préparer les étudiants non
seulement à un apprentissage enrichi par l’IA, mais
aussi à un avenir où l’intégrité et la responsabilité
guideront leur parcours professionnel et personnel.
13
“
“
Lumières sur le leadership
14
Professeure Nathalie Martial-Braz
Chancelière de l'Université Sorbonne Abou Dabi, Émirats Arabes Unis
Le rôle d’un
professeur
titulaire au sein
d’une université
englobe de
multiples
responsabilités
plutôt qu’un
poste unique.
J’apprécie
sincèrement
l’enseignement
et j’attache une
grande
importance aux
relations tissées
avec mes
étudiants.
Professeure Nathalie, nous sommes
ravis et honorés que vous ayez
accepté
de
nous
accorder
cet
entretien pour ce numéro de la
Lettre d'Information Universitaire.
Comme il est de coutume dans
notre
section
Focus
sur
le
Leadership,
pourriez-vous
commencer
par
retracer
votre
parcours académique, qui vous a
conduite à votre nomination en tant
que
chancelière
de
l’Université
Sorbonne Abou Dabi (SUAD)?
J’ai débuté ma carrière en réalisant une
thèse doctorale sur les sûretés portant
sur les droits de propriété intellectuelle à
Paris, après avoir obtenu ma licence à
l’Université de Bordeaux, dans le sud de la
France. Durant mes études doctorales,
j’ai enseigné à l’Université Paris Descartes
(Paris V). Après avoir soutenu ma thèse
en 2005, j’ai été nommée maîtresse de
conférences à l’Université de Rennes, en
Bretagne, où je me suis spécialisée en
droit
du
numérique.
Pendant
cette
période, j’ai préparé l’agrégation, un
diplôme essentiel en France pour devenir
professeur des universités. J’ai ensuite
été nommée professeure des universités
à l’Université de Franche-Comté (UFC),
une petite université située dans l’est de
la France. Là, j’ai dirigé un master en droit
de la propriété intellectuelle et digitalisa-
tion.
Par la suite, j’ai été transférée à Paris, où
j’ai créé, en 2014, un master en droit de la
protection des données, en collaboration
avec
mon
collègue,
aujourd’hui
vice-président de la CNIL (Commission
nationale
de
l’informatique
et
des
libertés). J’ai poursuivi mon travail dans
le domaine du droit du numérique, pub-
liant de nombreux travaux sur le sujet.
En 2021, j’ai rejoint la Sorbonne Abou Dabi
avec l’intention de travailler sur le
Sorbonne Center for Artificial Intelligence
(SCAI) et la réglementation de l’intelli-
gence artificielle, ayant dirigé un projet
de recherche sur ce sujet depuis 2019.
Mon
objectif
était
de
mener
des
recherches
transdisciplinaires
impli-
quant différentes disciplines – sciences
humaines, sciences exactes et droit –
autour de l’intelligence artificielle au sein
du SCAI. En 2023, j’ai été nommée
chancelière de l’université.
Le rôle d’un professeur des universités
englobe de multiples responsabilités,
bien plus qu’un simple poste d’enseig-
nant. J’aime profondément l’enseigne-
ment et je chéris les relations que je tisse
avec mes étudiants. Il y a un moment
particulièrement
gratifiant
lorsque
j’enseigne le droit des contrats à des
étudiants de deuxième année : celui où je
vois l’étincelle de compréhension dans
leurs yeux, lorsqu’ils saisissent la matière
et parviennent à l’appliquer en pratique.
L’enseignement au niveau master est
tout aussi stimulant, car il permet
d’échanger avec des étudiants très
motivés, d’approfondir des sujets com-
plexes et d’encourager la réflexion, l’ana-
lyse et le débat entre différents systèmes
Professeure Nathalie Martial-Braz
Entretien avec la
15
“Je n’ai jamais cessé d’être
professeure”
Jongler entre les rôles d’enseignante, de juriste et de
chancelière de l’Université Sorbonne Abou Dabi
“
“
de pensée. J’apprécie également le travail avec
les doctorants, qui s’inscrit dans un temps long
et permet de tisser une relation académique
enrichissante et évolutive. En plus de l’enseigne-
ment, j’ai une véritable passion pour l’écriture et
la recherche.
Vous êtes particulièrement reconnue pour
votre expertise en droit financier, droit de
la propriété intellectuelle et droit du
numérique. Pourriez-vous nous expliquer
comment votre formation et votre profil
intellectuel
influencent
votre
manière
d’exercer votre rôle de chancelière ainsi
que votre style de leadership ?
Ma spécialisation en droit financier m’a énormé-
ment aidée dans l’exercice de mes fonctions de
chancelière. Je suis à l’aise dans la gestion des
contrats, des questions budgétaires et des
problématiques organisationnelles d’une insti-
tution. Par le passé, j’ai exercé en tant que
conseillère juridique dans un cabinet d’avocats,
ce qui m’a familiarisée avec la gestion des
entreprises. Ce rôle n’est donc pas une fonction
nouvelle pour moi, c’est simplement la première
fois que je l’applique dans le contexte d’une
université internationale. Par ailleurs, tout au long
de ma carrière, j’ai eu l’opportunité de diriger
différentes structures universitaires, notamment
des laboratoires de recherche, ce qui m’a permis
d’acquérir une connaissance approfondie des
rouages administratifs d’une université. Mon
expertise juridique constitue sans doute mon
atout le plus important dans ce poste. Bien que
mes spécialités en droit de la propriété intellect-
uelle et droit du numérique ne soient pas
directement liées à mes activités quotidiennes
en tant que chancelière, mon expérience
prolongée avec des startups et des petites
entreprises du secteur numérique a probable-
ment influencé mon style de leadership. Je ne
me considère pas comme une leader tradition-
nelle et autoritaire ; au contraire, j’adopte une
approche plus collaborative, qui découle de
mon expérience dans un contexte horizontal, où
j’ai toujours travaillé avec divers interlocuteurs
plutôt que dans une stricte hiérarchie verticale.
De plus, mon expérience en tant que professeure
des universités m’a offert une vision plus large et
la capacité de prendre du recul pour gérer
efficacement. Mon parcours, combiné à mon
expérience de professeure invitée à la Sorbonne
depuis 2014, m’a permis de développer une
compréhension approfondie de l’institution, ce
qui, selon moi, constitue un atout majeur dans
mes responsabilités actuelles. J’apprécie l’inter-
action avec les étudiants, et je m’efforce de
favoriser un environnement de travail positif ;
pour moi, l’esprit de communauté est fonda-
mental. Mon expertise juridique reste omni-
présente, me conférant la rigueur nécessaire pour diriger
une équipe et prendre des décisions stratégiques
essentielles à la gestion d’une institution dynamique
comme l’Université Sorbonne Abou Dabi.
Comme nous l’avons évoqué, vos recherches por-
tent sur le droit du numérique et la protection des
données. Comment envisagez-vous l’évolution de
l’enseignement juridique pour doter les étudiants
des compétences nécessaires dans une ère
dominée par l’IA, les enjeux de cybersécurité et la
transformation numérique?
À mon avis, il est essentiel d’éduquer les jeunes généra-
tions aux nouveaux outils, car l’intelligence artificielle
deviendra un outil du quotidien dans leur environnement
professionnel. Nous devons leur apprendre à l’utiliser
correctement, ce qui passe notamment par une formation
sur la protection des données. Cela est important non
seulement parce que la réglementation peut limiter leur
accès à certaines informations, mais aussi parce que
cette connaissance est fondamentale pour leur com-
préhension de la vie privée. Ces jeunes, qui sont très actifs
sur les réseaux sociaux et les plateformes numériques,
doivent apprendre à se protéger, mais aussi à utiliser
l’information de manière éthique, en respectant la confi-
dentialité des autres. Il est également crucial de les former
à tous les aspects liés à l’IA, notamment en matière de
cybersécurité, afin de garantir que les systèmes soient
sécurisés dès leur conception.
Nous devons aussi préparer cette génération à utiliser ces
outils de manière responsable, tout en restant vigilants
face aux capacités offertes par l’IA. Il est crucial qu’ils
16
continuent d’apprendre à interagir avec l’IA et à
garder le contrôle sur l’utilisation des algorithmes. Le
défi majeur est que les algorithmes sont intelligents
et capables de fournir des réponses, mais nous
devons nous assurer de l’exactitude de ces répons-
es. Les étudiants doivent développer une pensée
critique, être capables de modifier les résultats et
d’ajouter
des
éléments
supplémentaires
pour
parvenir à la bonne conclusion. Nous devons égale-
ment anticiper l’impact des algorithmes sur l’avenir
et les intégrer dans nos méthodes d’enseignement.
En droit, par exemple, certains postes dans les cabi-
nets juridiques vont disparaître, car les algorithmes
seront
capables
d’effectuer
efficacement
des
tâches qui étaient auparavant confiées aux jeunes
collaborateurs, comme la collecte de données.
Cette transformation ne se limitera pas au domaine
juridique ; elle affectera aussi d’autres disciplines,
comme la médecine et l’histoire. Nous devons
préparer cette génération à ces évolutions, car
certains métiers sont appelés à disparaître.
Enfin, nous avons besoin d’une réglementation pour
ne pas perdre la bataille face à l’IA et aux avancées
numériques. L’objectif n’est pas de freiner l’innova-
tion, mais de mettre en place un cadre structurant
afin d’anticiper les effets collatéraux qui pourraient
résulter d’une mauvaise utilisation de la technologie.
Compte tenu de votre expertise en droit
bancaire
et
en
propriété
intellectuelle,
comment les universités devraient-elles faire
évoluer les programmes de commerce et de
droit pour mieux préparer les étudiants aux
carrières dans la fintech, le commerce piloté
par l’IA et le droit du numérique ?
Nous avons déjà adapté nos programmes pour
préparer les étudiants à l’ère numérique, notamment
en droit de la propriété intellectuelle (PI) et en droit
bancaire. L’essor des technologies numériques a
d’abord impacté le domaine de la propriété intellectu-
elle, avec l’accès en ligne aux œuvres protégées, qui
est devenu une réalité. Pour accompagner cette
transformation, nous mettons à jour nos cursus depuis
plus de 15 ans, afin que nos étudiants soient pleine-
ment préparés à traiter les enjeux numériques dans
leur carrière. En ce qui concerne le droit bancaire, nous
avons également apporté des modifications significa-
tives. Nos anciens cours de droit financier et bancaire
ont évolué vers un programme plus complet, intégrant
la finance, la fintech et le droit bancaire numérique.
Nos enseignants jouent un rôle actif dans l’élaboration
des réglementations en Europe, notamment avec
l’adoption d’un nouveau cadre juridique sur les actifs
numériques. En participant à ces discussions régle-
mentaires, nous veillons à ce que l’écosystème émer-
gent de la finance numérique, qui manque encore
d’un cadre réglementaire suffisant, soit guidé par des
règles équilibrées et éclairées.
Cependant, réglementer l’évolution rapide du secteur
de la fintech et du commerce piloté par l’IA reste un
défi
permanent.
Les
réglementations
émergent
souvent en réaction à de nouveaux comportements,
ce qui nous oblige à nous adapter rapidement. Notre
approche ne consiste pas à créer des réglementations
ex nihilo, mais à s’appuyer sur les cadres juridiques
existants et les adapter aux nouvelles réalités numéri-
ques. En conclusion, les universités doivent continuer à
faire évoluer leurs programmes en commerce et en
Je ne me considère pas
comme une leader
traditionnelle et
autoritaire ; au contraire,
j’adopte une approche
plus collaborative, qui
découle de mon expérience
dans des environnements
fonctionnant de manière
horizontale et participative,
plutôt que dans une
structure strictement
hiérarchique.
17
“
“
droit pour préparer les étudiants aux mutations rapi-
des de la fintech, du commerce piloté par l’IA et du
droit du numérique. Notre priorité doit être de
construire sur la base des réglementations existantes
et d’adapter les principes juridiques aux nouveaux
défis technologiques, tout en reconnaissant la néces-
sité d’une formation continue tout au long de la
carrière des étudiants.
Comment la SUAD se positionne-t-elle dans le
paysage de l’enseignement supérieur aux
Émirats Arabes Unis et au-delà?
Depuis 2014, avec la mise en œuvre de notre nouveau
plan stratégique, nous avons placé la recherche et
l’éducation au cœur de notre mission. Cela signifie
que nous cherchons à développer davantage de
centres de recherche, afin de promouvoir une
recherche de haut niveau dans divers domaines, y
compris l’intelligence artificielle, la biologie marine, la
physique quantique, entre autres. Notre stratégie
repose sur une approche axée sur l’objet de l’étude
plutôt que sur un champ disciplinaire strictement
délimité. Par exemple, en ce qui concerne l’étude de
l’intelligence artificielle, nous ne nous limiterons pas
uniquement à ses aspects scientifiques ou humanis-
tes, mais adopterons une perspective holistique afin
d’explorer toutes les dimensions du sujet. Cette
approche transdisciplinaire garantira que notre
recherche englobe différentes perspectives. Con-
crètement, cela signifie que dans le domaine de l’IA,
nous nous intéresserons aux implications juridiques
liées à la réglementation et aux algorithmes, aux
enjeux géographiques en matière de développement
durable, ainsi qu’aux applications médicales dans le
domaine du diagnostic. De même, avec le lancement
de notre Ocean Institute en décembre 2023, notre
approche ne se limitera pas à la biologie marine,
mais intégrera une recherche interdisciplinaire sur les
implications juridiques et biologiques de la pollution
plastique, par exemple.
Nous cherchons également à renforcer notre offre
éducative en développant des modèles péda-
gogiques plus flexibles et adaptables, afin de prépar-
er nos étudiants aux défis posés par les nouvelles
technologies et la mondialisation. Cependant, nous
restons fermement attachés à l’ADN de l’Université de
la Sorbonne, qui, depuis des siècles, repose sur
l’excellence et des standards académiques élevés
pour ses étudiants.
Dans le contexte de l’enseignement supérieur aux
Émirats Arabes Unis, la SUAD occupe une position
unique. Bien que nous soyons une institution relative-
ment petite au sein de l’écosystème de la recherche,
nous bénéficions du soutien de nos universités parte-
naires en France, à savoir Sorbonne Université et
l’Université Paris Cité, qui comptent parmi les institu-
tions les plus prestigieuses du pays. Grâce à un
réseau de plus de 25 000 chercheurs, nous sommes
en mesure de favoriser une recherche de haut niveau
à Abou Dabi, en lançant des projets stratégiques qui
ne bénéficient pas seulement à la SUAD, mais qui sont
également alignés avec les priorités nationales.
Alors que l’enseignement supérieur continue
d’évoluer, quel changement ou innovation
espérez-vous voir dans le monde académique
au cours de la prochaine décennie, et comment
voyez-vous la Sorbonne Abou Dabi contribuer à
cette vision?
Au cours de la prochaine décennie, je pense que le
secteur de l’enseignement supérieur devra évoluer
pour prendre en compte les défis mondiaux auxquels
nous sommes confrontés aujourd’hui, notamment le
changement climatique, le réchauffement global et la
nécessité urgente d’innovation en santé et en méde-
cine. Il est essentiel de garder à l’esprit ces enjeux
sociétaux et d’adapter le secteur académique en
conséquence. En alignant nos programmes d’ensei-
gnement à la fois sur les exigences des savoirs fonda-
mentaux et sur des méthodes pédagogiques mod-
ernes, nous visons à doter les futurs professionnels des
compétences et de la capacité d’adaptation néces-
saires pour exceller dans un monde en constante
évolution.
En mettant l’accent sur la pensée critique et en enseig-
nant aux étudiants comment interagir avec les
connaissances, nous nous assurerons qu’ils sont poly-
valents et capables de relever divers défis. J’ai
moi-même constaté les limites d’un cloisonnement
des disciplines, notamment dans mon travail en droit
du numérique. La communication avec des scienti-
fiques peut être complexe, car nos approches et
méthodologies diffèrent. C’est pourquoi il est indispen-
sable de former des étudiants capables de compren-
dre à la fois les perspectives juridiques et scientifiques.
18
En cultivant à la fois une expertise spécialisée et
une capacité à collaborer entre disciplines, nous
préparerons nos diplômés à devenir non seule-
ment des experts compétents, mais aussi des
citoyens responsables et engagés sur la scène
mondiale.
Merci infiniment d’avoir répondu à nos
questions,
Professeure
Nathalie.
Pour
conclure, tout au long de votre carrière – en
tant que juriste, enseignante et aujourd’hui
chancelière – quel a été l’aspect le plus
gratifiant
de
votre
parcours
dans
l’enseignement supérieur, et quel conseil
donneriez-vous aux étudiants et jeunes
universitaires
aspirant
à
devenir
des
leaders dans leurs domaines respectifs?
Rêvez, développez vos capacités à résoudre
les problèmes et cultivez la tolérance !
L’aspect le plus gratifiant de mon parcours en
tant que professeure et chancelière dans l’ensei-
gnement supérieur est l’opportunité de sensibilis-
er les étudiants, en leur offrant les connaissances
et l’éducation nécessaires pour penser de
manière
critique
et
devenir
des
citoyens
responsables. En dirigeant une institution comme
la Sorbonne Abou Dabi, j’observe de près les défis
que cette génération doit affronter, notamment
les conflits et l’adversité. Pourtant, cela me remplit
d’espoir lorsque je vois les étudiants, dans l’Atrium
et sur le campus, vivre et apprendre ensemble en
harmonie, cherchant à se comprendre mutuelle-
ment et acquérant les connaissances qui leur
permettront de surmonter ces difficultés à l’ave-
nir. Ce sentiment de communauté et de collabo-
ration représente, à mes yeux, la plus belle
récompense de ma carrière.
Je pense que je n’ai jamais cessé d’être profes-
Je pense que je n’ai jamais réellement
cessé d’être professeure ; j’ai toujours
perçu mon rôle comme celui d’une
éducatrice avant tout. Enseigner et
transmettre le savoir font partie
intégrante de mon identité et de ma
vocation, et je suis fière de l’impact que je
peux avoir à travers ces échanges.
seure ; j’ai toujours embrassé le rôle d’éducatrice.
Enseigner et partager le savoir font partie
intégrante de mon identité et de ma vocation, et
je suis fière de l’impact que je peux avoir à travers
ces échanges. Mon conseil aux étudiants et aux
jeunes universitaires est de continuer à croire en
leurs rêves. Si vous aspirez à transmettre le savoir,
vous participez à la construction de solutions pour
la société. Persévérez, même face aux échecs.
L’échec fait inévitablement partie du parcours ; il
est impossible de réussir sans rencontrer d’obsta-
cles. En réalité, nous apprenons davantage de nos
échecs que de nos succès. Alors, continuez à
rêver, travaillez avec acharnement et faites confi-
ance au fait que vos efforts finiront par porter
leurs fruits.
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“
“
Salima Almuete Loutfi
Doctorante en administration des affaires
Université d'Abou Dabi, Émirats Arabes Unis
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