Multilingual Global Exclusive
Focus régional
Dr Fares Howari,
Doyen, Faculté des
Lettres et des Sciences,
Université d’Ajman,
Émirats arabes unis
Voix Étudiante
Karam Abuodeh,
Université de Birmingham
Dubaï, Émirats arabes unis
PRINCIPALES CARACTÉRISTIQUES
Perspectives de l'Industrie
Dr Mireille Elhajj
PDG et Fondatrice,
Astraterra,
Professeure associée invitée,
Imperial College London,
Royaume-Uni
Lumières sur le Leadership
Dr Angie Brooks-Wilson,
Doyenne des sciences,
Université Simon Fraser,
Canada
Perspectives académiques
Dr Rahaf Ajaj,
Université d'Abou Dhabi,
Émirats arabes unis
Volume 4
Mai 2025
Perspectives prêtes
pour l’avenir
Sciences de l’environnement
pour sauver le monde :
04
06
10
16
20
24
Table des matières
Éditorial
Bienvenue à
la Lettre d'information
Universitaire
Par Laura Vasquez Bass
Rédactrice en chef
Perspectives
de l'Industrie
Comment l’exploitation de la
télédétection et de l’observation de la
Terre constitue un effort international
concerté à ne pas négliger
Par Dr Mireille Elhajj
PDG et Fondatrice, Astraterra
Professeure associée invitée et
Membre du comité consultatif indus-
triel,
Imperial College London
Lumières
sur le Leadership
Favoriser des collaborations
résilientes à l’avenir à l’Université
Simon Fraser (SFU) :
Une interview avec la professeure
Angie Brooks-Wilson, doyenne des
sciences, SFU, Canada
Perspectives
Académiques
Briser les frontières : comment la
recherche interdisciplinaire
stimule l’innovation
environnementale
Par Dr Rahaf Ajaj
Présidente du département de
santé et sécurité environnemen-
tale,
Collège des sciences de la santé,
Université d’Abou Dhabi,
Émirats arabes unis (EAU)
Focus régional
Du satellite à la politique :
comment l’observation de la Terre
stimule le développement durable
dans les régions arides
Par Dr Fares Howari
Doyen, Faculté des lettres et des
sciences,
Université d’Ajman,
Émirats arabes unis (EAU)
Voix Étudiante
Construire des ponts : comment la
collaboration intersectorielle façonne
l’avenir de l’action climatique
Par Karam Abuodeh
M.Eng., Informatique et ingénierie
logicielle,
Responsable des activités associa-
tives étudiantes,
Université de Birmingham Dubaï,
Émirats arabes unis (EAU)
Découvrez ce que
fait l’Université
Simon Fraser au
Canada pour
répondre aux
enjeux
environnementaux
cruciaux
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“
“
04
Ces brefs résumés ne
sauraient rendre justice
à la complexité des
sujets abordés avec
tant de compétence et
de respect pour les
enjeux cruciaux en jeu
par ces auteurs
Le thème de ce numéro spécial de la Lettre d'infor-
mation Universitaire,
«Sciences de l’environnement pour sauver le monde
: perspectives prêtes pour l’avenir», est à la fois
alarmant et stimulant. Le contexte mondial actuel
reflète les multiples façons dont notre planète est
menacée par le changement climatique — montée
du niveau de la mer, phénomènes météorologiques
extrêmes, transformation des écosystèmes et
épuisement
des
ressources
naturelles.
Ces
phénomènes ne relèvent plus de projections
hypothétiques, mais sont désormais des réalités
quotidiennes pour des millions de personnes à
travers le monde. La biodiversité disparaît, la sécu-
rité alimentaire et hydrique est mise à rude épreuve,
et les répercussions sanitaires de la dégradation de
l’environnement deviennent chaque année plus
évidentes. Des maladies respiratoires accrues dues
à la pollution de l’air, à la propagation des maladies
à transmission vectorielle dans des climats plus
chauds, en passant par l’augmentation des troubles
de la santé mentale liés à l’éco-anxiété et aux
déplacements forcés, le fardeau sur la santé
humaine est vaste et multiforme. Les expositions
environnementales sont également de plus en plus
liées au développement de cancers, tandis que les
vagues de chaleur et la mauvaise qualité de l’air
affectent de manière disproportionnée les popula-
tions vulnérables telles que les enfants, les
personnes âgées et les communautés à faibles
revenus.
Pourtant, face à cette crise émergent également
des efforts innovants — et littéralement salvateurs —
pour lutter contre ces enjeux: l’émergence d’une
science de l’environnement véritablement interdis-
ciplinaire. À l’échelle mondiale, des chercheurs
créent de nouveaux partenariats entre disciplines —
des climatologues collaborent avec des urbanistes,
des biologistes marins travaillent avec des spécial-
istes des politiques publiques, et des experts en
Laura Vasquez Bass
Un mot de la rédactrice en chef
| Sciences de l’environnement pour sauver le monde : perspectives prêtes pour l’avenir
ÉDITORIAL
Bienvenue à
la Lettre d'information
Universitaire
05
santé contribuent à la modélisation de la transition
énergétique. Les frontières entre les disciplines
s’estompent de manière productive et structurante
pour l’avenir. Comme le formule brillamment Karam
Abuodeh, étudiant à l’Université de Birmingham Dubaï
et auteur de la rubrique Voix Étudiante dans ce
numéro : «Les solutions que nous recherchons doivent
être aussi interconnectées que les défis eux-mêmes.»
Ce numéro met en lumière ce type de pensée inter-
connectée, en donnant la parole à ceux dont le travail
incarne l’esprit collaboratif et tourné vers l’avenir que
la recherche environnementale exige aujourd’hui.
Pour ouvrir ce numéro, nous avons l’honneur de
présenter Dr Mireille Elhajj, PDG et fondatrice de l’entre-
prise britannique Astraterra, professeure associée
invitée et membre du comité consultatif industriel de
l’Imperial College London. Professionnelle accomplie
dans l’industrie tout en menant une carrière académi-
que, Dr Elhajj signe la rubrique Perspectives de l’Indus-
trie en abordant la télédétection et l’observation de la
Terre (EO), qui, comme elle l’écrit, «sont devenues des
outils essentiels pour répondre aux changements
environnementaux et à la perte de biodiversité,
surveiller et anticiper les catastrophes naturelles, ainsi
qu’évaluer l’état de préparation des infrastructures
existantes.» Elle insiste en particulier sur la nécessité
d’une collaboration internationale pour démocratiser
l’accès à ces outils, afin que les pays du Sud puissent
eux aussi bénéficier de leur potentiel salvateur.
L’interview prestigieuse de ce numéro dans la rubrique
Lumières sur le Leadership met à l’honneur le travail et
le parcours de la professeure Angie Brooks-Wilson,
doyenne de la Faculté des sciences à l’Université
Simon Fraser (SFU), au Canada, et scientifique distin-
guée au Michael Smith Genome Sciences Centre,
également au Canada. Nous avons échangé avec elle
sur les diverses manières dont la SFU promeut des
solutions environnementales et durables à travers ses
programmes éducatifs ainsi qu’une série de projets
spéciaux. La Dre Brooks-Wilson a mis en avant le rôle
crucial que joue la collaboration interdisciplinaire
dans le succès de ces initiatives, en impliquant des
participants de l’ensemble de l’université. Nous avons
également eu la chance de discuter avec elle de ses
recherches personnelles, notamment du travail de son
laboratoire axé sur le vieillissement en bonne santé
des «super-seniors» — des personnes âgées de 85
ans ou plus, n’ayant jamais reçu de diagnostic de
cancer, de maladie cardiovasculaire, de diabète, de
maladie pulmonaire majeure ou de démence.
Dans notre rubrique Perspectives académiques, nous
retrouvons la talentueuse Dr Rahaf Ajaj, présidente du
département de santé et sécurité environnementale
au sein du Collège des sciences de la santé de l’Uni-
versité d’Abou Dhabi, aux Émirats arabes unis (EAU).
Son article souligne l’importance cruciale de la collab-
oration interdisciplinaire pour relever les défis environ-
nementaux contemporains. Elle démontre comment
des problématiques telles que la pollution, le change-
ment climatique et la durabilité ne relèvent pas
uniquement des sciences pures, mais sont profondé-
ment liées à la santé, aux comportements humains,
aux politiques publiques, à la technologie et à l’équité.
Qu’il s’agisse d’utiliser l’apprentissage automatique
pour cartographier la radiation du sol, de concevoir
des villes intelligentes centrées sur l’humain, ou
encore de traiter la mauvaise élimination des médic-
aments et la qualité de l’air intérieur, chaque exemple
illustre la nécessité de solutions intégrées et transdis-
ciplinaires. L’article défend avec conviction l’idée que
toute action environnementale efficace doit constru-
ire des ponts entre les secteurs, les disciplines et les
communautés — en s’ancrant à la fois dans l’innova-
tion et l’inclusion.
Dans notre rubrique Focus régional, nous avons l’hon-
neur de présenter les perspectives du Dr Fares Howari,
doyen de la Faculté des lettres et des sciences à l’Uni-
versité d’Ajman, aux Émirats arabes unis. Servant de
parfaite étude de cas en lien avec les questions
soulevées par la Dre Elhajj, le Dr Fares met en lumière
la manière dont les technologies d’observation de la
Terre (EO), renforcées par l’intelligence artificielle et la
collaboration interdisciplinaire, transforment le dével-
oppement durable dans toute la région MENA. De la
détection précoce de la salinisation des sols à la
surveillance des eaux souterraines et de la dynami-
que de la végétation, l’EO offre des informations
précieuses, à haute résolution, sur les défis environne-
mentaux propres aux zones arides et semi-arides. Ces
outils permettent aux décideurs de passer d’une
réaction de crise à une adaptation proactive, l’IA
accélérant considérablement les capacités d’alerte
précoce. En intégrant la science, la technologie et les
savoirs locaux, la région MENA exploite l’EO non seule-
ment pour produire des données, mais pour mettre en
œuvre des actions concrètes, guidées par les com-
munautés.
Pour clore ce numéro dans la rubrique Voix Étudiante,
Karam Abuodeh, étudiant en informatique et génie
logiciel à l’Université de Birmingham Dubaï, EAU,
partage ses réflexions sur le rôle essentiel de la
collaboration intersectorielle pour faire face à la crise
climatique. S’appuyant sur ses expériences dans les
simulations climatiques internationales, la COP28,
ainsi que ses stages dans les secteurs des
technologies et de la fintech, Karam souligne que le
progrès durable repose sur l’union entre la
technologie, les politiques publiques, l’éducation et la
justice sociale. Qu’il s’agisse de simuler des
négociations mondiales ou d’organiser des
conférences MUN dirigées par des jeunes, il affirme
que l’autonomisation des voix diverses — et en
particulier celles des jeunes — est la clé pour créer
des systèmes résilients et inclusifs. Son article est un
appel à l’action en faveur d’approches intégrées et
interdisciplinaires du leadership climatique. Ces brefs
résumés ne sauraient rendre pleinement justice à la
richesse et à la complexité des sujets abordés par
ces auteurs, qui les traitent avec tant de talent et de
respect pour les enjeux en question. J’espère que
vous serez inspirés à réfléchir à la manière dont vos
propres compétences peuvent contribuer, de façon
significative, aux solutions dans ce moment de
besoin mondial.
Sciences de l’environnement pour sauver le monde : perspectives prêtes pour l’avenir |
06
Exploiter la télédétection
et l’observation de la Terre :
un effort international
concerté à ne pas négliger
PERSPECTIVES DE L’INDUSTRIE
La capacité d’observer et d’analyser systéma-
tiquement la Terre à distance est devenue une
pierre angulaire des sciences de l’environnement
modernes, de la gestion des crises et du suivi des
infrastructures. Dans ce contexte, la télédétection
et l’observation de la Terre (EO) se sont imposées
comme des outils essentiels pour répondre aux
changements environnementaux et à la perte de
biodiversité, surveiller et anticiper les catastrophes
naturelles, et évaluer le niveau de préparation des
infrastructures existantes. Appuyée et renforcée
par l’intelligence artificielle, l’utilisation des tech-
nologies satellitaires, des systèmes terrestres et
des technologies aéroportées ou in situ, comme la
vision par ordinateur ou les capteurs aériens (tels
que les drones), permet des analyses avancées et
précises
afin
d’optimiser
l’exploitation
des
données massives recueillies sur de longues
périodes. L’avènement de la nouvelle économie
spatiale, qui a ouvert les portes du secteur spatial
aux acteurs privés après des décennies de mono-
pole
gouvernemental,
a
considérablement
stimulé l’innovation dans le domaine des capteurs
actifs à haute résolution (à l’échelle infra-métri-
que).
Après avoir obtenu mon doctorat à l’Imperial
College London, j’ai occupé divers postes, notam-
ment celui de directrice du programme intégré de
science et d’ingénierie spatiale, de chercheuse
principale au Département de génie civil et envi-
ronnemental, ainsi que de chercheuse en sécurité
à l’Institut des sciences et technologies de la
sécurité. J’ai ensuite fondé Astraterra. Notre entre-
prise, basée au Royaume-Uni, est spécialisée
dans les technologies de positionnement, de navi-
gation et de synchronisation (PNT) ainsi que dans
la modélisation et l’intégration des données d’ob-
| Sciences de l’environnement pour sauver le monde : perspectives prêtes pour l’avenir
servation de la Terre (EO), dans le but de soute-
nir la résilience environnementale, sociale et
économique. Nous desservons divers secteurs,
dont les villes connectées et intelligentes, le
développement durable, la surveillance envi-
ronnementale et les infrastructures résilientes.
Conçues pour une intégration fluide dans les
processus existants, les solutions d’Astraterra
s’adaptent aux technologies en constante
évolution et garantissent une gestion des
données sécurisée et conforme. En combinant
plusieurs sources de données, nous fournissons
des informations précises et exploitables, tout
en développant des plateformes et des appli-
cations spécialisées sur mesure.
Ma mission professionnelle, au sein comme en
dehors d’Astraterra, est de promouvoir la
science, la technologie et l’innovation avec un
état d’esprit fondé sur l’inclusion, l’équité, la
durabilité et des concepts d’opérations (CO-
NOPS) centrés sur l’humain. Dans l’article qui
suit, je partage mes réflexions à la fois sur la
puissance de l’observation de la Terre (EO),
mais aussi sur les questions d’accessibilité qui
doivent être abordées par la communauté
internationale, selon ma perspective de profes-
sionnelle de l’industrie.
Dr Mireille Elhajj
PDG et fondatrice, Astraterra
Professeure associée invitée et membre du comité consultatif industriel,
Imperial College London, Royaume-Uni
07
Sciences de l’environnement pour sauver le monde : perspectives prêtes pour l’avenir |
Dr. Mireille Elhajj
CEO and Founder, Astraterra
Visiting Associate Professor and Industrial Advisory Board Member,
Imperial College London
08
La puissance de l’observation de la Terre et de la
télédétection
L’observation de la Terre (EO) ne se limite pas à
surveiller les changements : elle joue également un
rôle essentiel dans les systèmes d’alerte précoce et
dans la consolidation de la résilience. En acceptant
les risques et les aléas naturels, nous pouvons
mieux les comprendre, nous y préparer et recon-
struire plus efficacement — une compétence que
des pays comme le Japon ont maîtrisée, compte
tenu de leur situation géographique exposée. L’EO
est au cœur de la compréhension de ces risques et
de l’amélioration de notre capacité de résilience. La
gestion des crises est l’une des utilisations les plus
courantes de la télédétection. Les catastrophes
naturelles telles que les tremblements de terre, les
cyclones tropicaux ou les incendies de forêt exigent
une réponse immédiate, et les images satellitaires
offrent une vue d’ensemble claire des zones
touchées. Par exemple, les données provenant des
satellites MODIS de la NASA et Sentinel-3 de l’ESA
ont permis de suivre en quasi temps réel la propa-
gation des incendies, formulant des recommanda-
tions en matière d’évacuation et d’efforts de lutte
contre les flammes lors des feux de brousse en
Australie en 2019 et 2020. De même, les modèles
d’estimation des inondations s’appuient sur des
reconstitutions hydrologiques couplées à des
données de détection à distance pour anticiper les
zones inondables et faciliter les efforts d’évitement.
Dans le secteur de l’énergie également, l’imagerie
thermique est largement utilisée pour surveiller les
centrales électriques et les réseaux électriques. En
détectant les anomalies thermiques dans les
transformateurs et les postes de distribution, la
télédétection permet d’identifier les composants en
surchauffe avant qu’ils ne tombent en panne,
garantissant ainsi un approvisionnement énergé-
tique continu et efficace. Les systèmes de pipelines
transportant du pétrole et du gaz bénéficient
également de la télédétection : l’imagerie thermi-
que et hyperspectrale par satellite peut détecter
des fuites et anticiper les risques de contamination
environnementale.
La beauté de l’observation de la Terre (EO) réside
également dans sa capacité à être superposée et
intégrée à d'autres applications, telles que les
systèmes mondiaux de navigation par satellite
(GNSS) ou les données de positionnement, naviga-
“Les données issues de la
télédétection contribuent à la
préparation face aux catastrophes,
permettant aux autorités
municipales d’estimer les risques
d’inondation, d’identifier les
infrastructures vulnérables et
d’optimiser les stratégies de gestion
d’urgence“
tion et synchronisation (PNT), pour créer des cartes à
périmètre géographique restreint (geofencing) ou, dans
le cas de l'infrastructure et de la planification urbaine, être
intégrée aux systèmes d'information géographique (SIG).
Ces innovations sont utilisées pour analyser les concep-
tions de trafic dans les villes, optimiser les réseaux routiers
et améliorer la planification de l’utilisation des sols. Les
données de télédétection contribuent à la préparation
aux catastrophes, en permettant aux autorités munici-
pales d’estimer les risques d’inondation, d’identifier les
infrastructures vulnérables et d’optimiser les stratégies
de gestion d’urgence, comme dans le cas de la gestion
des routes, par exemple.
Défis et opportunités :
Bien entendu, cette technologie doit reposer sur l’acces-
sibilité aux données et sur des modèles sophistiqués, en
plus de solutions paramétriques, sans quoi aucune
modélisation numérique (digital shadowing) ne peut être
créée. Diverses organisations internationales facilitent
l’accès à ces données, telles que : le Bureau des Nations
Unies pour la Réduction des Risques de Catastrophes
(UNDRR), le Programme des Nations Unies pour l’informa-
tion spatiale à des fins de gestion des catastrophes et des
interventions d’urgence (UN-SPIDER), et la Charte interna-
tionale : Espace et catastrophes majeures, un mécan-
isme international activable en cas de catastrophe. En
outre, le Bureau des affaires spatiales des Nations Unies
(UNOOSA), UN-SPIDER et quelques autres entités agissent
comme organismes de coopération, aux côtés des
grandes agences spatiales telles que la NASA, l’ESA et la
JAXA.
Le Nord global dispose de capacités avancées en mat-
ière d’EO et de télédétection à travers des programmes
gouvernementaux comme Copernicus en Europe, ou
encore grâce à un écosystème commercial en plein
essor. Quelques pays asiatiques triés sur le volet, comme
le Japon et plus récemment l’Inde, s’y ajoutent égale-
ment. En revanche, la situation dans les pays émergents
du Sud global est bien différente : nombre d’entre eux ne
possèdent ni les infrastructures nécessaires, ni les
financements, ni les compétences pour se hisser au
même niveau. Par exemple, lorsque le Paraguay a été
récemment frappé par des inondations, il a activé la
Charte internationale, qui lui a fourni un jeu de données
brutes. Toutefois, le Paraguay ne disposait pas de capac-
ités internes suffisantes pour traiter ces données. En s’ap-
puyant sur des relations stratégiques avec ses pays
voisins et sur des accords internationaux avec des entités
| Sciences de l’environnement pour sauver le monde : perspectives prêtes pour l’avenir
09
“
Dans un monde régi par des risques
naturels et d’origine humaine, la
collaboration transfrontalière, le
partage des données et les politiques
d’accès libre aux données sont
essentiels. Plus ces partenariats sont
diversifiés, mieux un pays disposant
de ressources limitées pourra se
protéger
“
telles que la JAXA, l’ESA, la NASA et UN-SPIDER, le
pays a pu obtenir un traitement de ces données
adapté à ses besoins. Les données ont ainsi pu être
exploitées et analysées, en plus de bénéficier d’une
mission technique de soutien envoyée par UN-SPI-
DER. À l’inverse, ce privilège n’est pas garanti pour
les pays qui ne disposent pas des relations
politiques et stratégiques nécessaires, ni des
accords internationaux appropriés.
Dans un monde régi par des risques naturels et
anthropiques, la collaboration transfrontalière, le
partage de données et une politique d’accès libre
aux données sont essentiels. Plus ces partenariats
sont diversifiés, mieux un pays disposant de
ressources limitées pourra se protéger. Le secret ne
réside donc pas nécessairement dans la posses-
sion d’actifs spatiaux à forte intensité de capital,
mais plutôt dans la capacité à exploiter les
ressources existantes, riches et variées, et à tirer
parti de la puissance de la combinaison entre les
données open source et les données commerciales.
Les progrès réalisés par les entreprises ont permis
d’améliorer la résolution des capteurs, les proces-
seurs d’information et l’application de l’intelligence
artificielle (IA) à l’analyse des données. La crois-
sance des constellations satellitaires commercial-
es, exploitées par des entreprises comme Planet
Labs ou Maxar Technologies, a permis, dans une
certaine mesure, l’accès économique à des images
à haute fréquence et haute résolution pour une
surveillance environnementale quasi en temps réel
— mais pas encore pour certains pays émergents
qui manquent de financement.
En combinant ces deux types de données dans une
plateforme spécifique à une application, on peut
accroître les capacités et l’étendue de ce qui est
déjà disponible. Cette fusion des données, amplifiée
par l’IA, permet de réévaluer les anomalies et les
caractéristiques observées par satellites radar (par
exemple, dans les espaces urbains) à un niveau de
granularité sans précédent. Un autre défi réside
dans le dernier kilomètre, c’est-à-dire la capacité
d’hébergement cloud et la mise à disposition de
ressources pour les communautés qui n’ont pas
accès aux ensembles de données commerciales.
Cependant, il existe des besoins fondamentaux
dans les pays du Sud global. Le premier besoin est
celui du renforcement des capacités et de l’éduca-
tion dans ce domaine, et le second concerne le
Sciences de l’environnement pour sauver le monde : perspectives prêtes pour l’avenir |
financement de cette valeur ajoutée, car les données
commerciales ne sont pas gratuites et peuvent être
très coûteuses. Bien que de nombreuses agences
spatiales nationales acquièrent ces données commer-
ciales, les combinent avec des données open source et
proposent des solutions à leurs utilisateurs, un accès
indépendant à ces données reste essentiel, compte
tenu de leur valeur ajoutée en termes de résolution et
de technique. Or, plusieurs pays émergents ne dispo-
sent pas d’agence spatiale, ou n’ont pas les ressources
humaines qualifiées. Tous ces éléments reposent forte-
ment sur l’éducation, le renforcement des capacités et
le financement, que des instances internationales telles
que la Banque mondiale ou les Nations Unies peuvent
fournir, en jouant un rôle déterminant pour favoriser
l’échange de données et le développement des capac-
ités de traitement et d’analyse, au moment et à
l’endroit nécessaires, à l’écart de toute influence
politique.
Alors que le monde continue de faire face à des défis
de plus en plus urgents, des accords bilatéraux et inter-
nationaux efficaces deviendront d’autant plus impor-
tants pour les décideurs politiques, les acteurs de la
gestion des catastrophes et les communautés human-
itaires. Cependant, de nombreux défis vont au-delà de
cela : la capacité de bande passante, l’accès limité à
l’électricité, la capacité d’hébergement cloud, et
l’absence d’un organisme représentatif capable de
gérer les données EO acquises, comme une agence
spatiale ou une équipe dédiée. Le chemin peut être
long pour certains, mais aucun objectif n’est hors de
portée lorsqu’un effort concerté est soutenu par des
organisations internationales.
10
| Sciences de l’environnement pour sauver le monde : perspectives prêtes pour l’avenir
Dr. Angela Brooks-Wilson,
Doyenne de la Faculté des sciences, Université Simon Fraser, Canada
Scientifique distinguée, Michael Smith Genome Sciences Centre, Canada
LUMIÈRES SUR LE LEADERSHIP
11
Professeure
Brooks-Wilson,
nous
sommes
ravis d’avoir l’occasion d’échanger avec vous
dans ce numéro spécial de la Lettre d’informa-
tion Universitaire. Comme le veut la tradition
dans nos entretiens Lumières sur le Leadership,
pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs, et
nous expliquer comment vous êtes devenue
doyenne de la Faculté des sciences à SFU?
Merci, je suis très heureuse de m’entretenir avec
vous.
Revenir à SFU a été pour moi comme boucler la
boucle. J’ai étudié la biochimie à SFU en tant
qu’étudiante de premier cycle, et j’ai vécu ce
que j’appelle une véritable aventure académi-
que en poursuivant mes études dans divers
endroits, avant de revenir "à la maison". Je suis
partie à Toronto pour un Master, puis j’ai étudié
la génétique humaine pour mon doctorat à
l’Université de la Colombie-Britannique (UBC),
suivi d’un court postdoctorat à l’Université de
Washington. J’ai ensuite pris une décision assez
inhabituelle à l’époque : intégrer une entreprise
de biotechnologie, Sequana Therapeutics, à San
Diego, puis une autre société à Vancouver,
Xenon Pharmaceuticals. Après sept années
dans l’industrie, j’ai eu la chance de rejoindre le
célèbre Genome Sciences Centre de BC Cancer,
à Vancouver. Mon parcours était atypique —
passer de l’industrie à la recherche académique
— mais ce fut une expérience formidable d’arriv-
er dans cet environnement et d’avoir la liberté
totale d’explorer mes propres axes de recherche
dans un laboratoire indépendant en génétique
du cancer. En m’appuyant sur certaines des
forces existantes de BC Cancer dans les cancers
lymphoïdes, et en collaborant avec d’excellents
épidémiologistes du cancer, j’ai commencé à
travailler sur la génétique des cancers lym-
phoïdes, et peu après, j’ai ajouté un axe de
recherche sur le vieillissement en bonne santé,
Sciences de l’environnement pour sauver le monde : perspectives prêtes pour l’avenir |
en étudiant les « Super Seniors », ces
personnes exceptionnellement âgées et en
excellente santé.
Mon premier poste universitaire était à l’UBC,
mais j’ai été nommée à SFU en 2008. C’est à
SFU que mon intérêt pour le leadership a
émergé, puis s’est renforcé. Le directeur de
mon département m’a demandé si je voulais
diriger le programme de cycles supérieurs du
département, et j’ai accepté (car il fallait bien
que quelqu’un le fasse !). Mais j’ai rapidement
découvert que c’était extrêmement gratifiant
d’aider les étudiants diplômés et leurs direc-
teurs de recherche à résoudre des problèmes
et à remettre leurs études ou projets sur les
rails. Avec le comité de collègues, nous avons
clarifié les délais et les processus, réduit les
exigences de cours, et mis en place une voie
d’admission directe pour les meilleurs étudi-
ants en licence (BSc) vers le doctorat (PhD).
Durant cette période, j’ai également dirigé le
programme de cycles supérieurs interdisci-
plinaire en oncologie au BC Cancer, et avec
mes collègues, nous l’avons élargi pour en
faire une spécialisation de cycles supérieurs
multi-institutionnelle.
Par la suite, on m’a invitée à devenir
vice-présidente associée, puis présidente du
Département de physiologie biomédicale et
kinésiologie, où j’ai trouvé une réelle satisfac-
tion à rationaliser les processus, améliorer les
espaces d’enseignement et résoudre une
diversité de problèmes. J’ai constaté que
lorsque l’on prend la tête d’une petite chose,
qu’on ne la détruit pas mais qu’on l’améliore,
on nous confie une responsabilité plus
grande. Et si l’on réussit encore, on nous en
confie une encore plus grande. Pendant la
pandémie, alors que je venais tout juste d’ac-
compagner le département dans la transi-
Favoriser des collaborations résilientes
à l’avenir à l’Université Simon Fraser (SFU) :
Une interview avec la professeure Angie Brooks-Wilson,
Doyenne de la Faculté des sciences, SFU, Canada
12
tion vers l’enseignement en ligne, et de
mettre en place des moyens d’entraide pour
surmonter ce défi, j’ai été invitée à devenir
Vice-présidente associée à la recherche
(AVPR) par intérim. Après m’être assurée
qu’un excellent collègue était prêt à repren-
dre la direction du département, j’ai accepté
ce rôle d’AVPR par intérim. Ce rôle était très
enrichissant et stimulant, avec une équipe
formidable, et consistait à garantir le
financement et la poursuite des activités de
recherche pendant la pandémie. Il était très
tentant de rester dans ce poste, mais on m’a
proposé le poste de doyenne de la Faculté
des sciences, et j’ai accepté car il implique
une responsabilité à la fois pour la réussite
des personnes et des projets de recherche,
ainsi que pour le soutien des membres du
corps professoral, des étudiants de premier
cycle et des cycles supérieurs. Bien que ce
soit un rôle complexe et souvent exigeant, il
est extrêmement satisfaisant de diriger la
Faculté des sciences et d’aider les étudiants
et les chercheurs dans huit disciplines
différentes à exceller dans leurs études et
leurs recherches.
SFU s’est positionnée comme un leader de
la recherche interdisciplinaire, en particuli-
er dans les domaines des sciences de l’en-
vironnement et de la santé publique. En tant
que doyenne de la Faculté des sciences,
comment
voyez-vous
cette
approche
façonner l’impact de l’université sur les
défis environnementaux mondiaux?
La recherche climatique est la priorité absol-
ue de SFU en matière de recherche, et l’uni-
versité fait progresser cette thématique à
travers un projet fédérateur porté par la
Vice-présidence à la recherche et à l’innova-
tion, intitulé Community Centred Climate
Innovation (C3I). Ce projet C3I repose sur des
partenariats communautaires et sur un
engagement envers les savoirs et perspec-
tives autochtones. Il implique des chercheurs
de SFU ainsi que des membres des commu-
nautés, en particulier les Premières Nations,
dans des recherches sur la résilience clima-
tique et l’adaptation au changement clima-
tique. Des recherches menées dans plusieurs
facultés de l’université sont liées à C3I.
À la Faculté des sciences, des recherches sur
les piles à hydrogène, menées par des
chercheurs de renom de notre département
de chimie, ainsi que par la Faculté des
sciences appliquées, ont conduit à un
engagement concret de construction d’un
pôle hydrogène (Hydrogen Hub) sur le
campus de Burnaby de SFU. Il faut dire que
SFU dispose d’un écosystème d’innovation
exceptionnel qui soutient l’invention et l’en-
trepreneuriat.
Une
histoire
particulièrement
inspirante est celle d’un professeur et d’un étudi-
ant en doctorat qui, après une découverte, ont
fondé IONOMR Innovations, une entreprise primée
qui développe des membranes pour piles à
hydrogène.
La recherche en sciences de la vie à SFU est égale-
ment étroitement liée à la recherche environne-
mentale. Le département de biologie compte des
chercheurs éminents travaillant sur la conserva-
tion des saumons et des requins. La Faculté des
sciences de la santé héberge un groupe de
recherche multidisciplinaire de premier plan sur la
santé planétaire, un domaine qui s’appuie sur la
santé environnementale et les approches écosys-
témiques de la santé. Le département des scienc-
es de la Terre mène des recherches sur l’effet du
changement climatique sur les glaciers et sur les
risques naturels — les diplômés de ce programme
sont très recherchés par les employeurs. À SFU, la
sensibilisation aux enjeux environnementaux et de
durabilité est forte, et je tiens à féliciter tout partic-
ulièrement les groupes étudiants de SFU qui ont su
organiser, communiquer et influencer activement
la décision de l’université de se désengager fière-
ment des énergies fossiles.
L’École des sciences de l’environnement de SFU a
été fondée pour aborder les enjeux environne-
mentaux complexes à travers une perspective
multidisciplinaire.
Comment
cette
initiative
a-t-elle
évolué,
et
quelles
opportunités
offre-t-elle en matière de recherche, d’impact
sur les politiques et d’engagement étudiant?
SFU a la chance de posséder une Faculté de l’envi-
ronnement dédiée, ce qui souligne l’engagement
clair de l’université en faveur de l’éducation et de
la recherche sur les questions environnementales.
| Sciences de l’environnement pour sauver le monde : perspectives prêtes pour l’avenir
“
“
13
Leurs départements sont fortement multidisci-
plinaires. Le département de sciences de l’envi-
ronnement regroupe des chercheurs de premier
plan dans des domaines tels que les océans, les
rivières, les bassins versants et les écosystèmes
côtiers et subalpins, entre autres thématiques. Le
département de géographie associe la géogra-
phie sociale et physique, dans des études allant
des économies politiques aux systèmes terres-
tres. Au sein de la School of Resource and Environ-
mental Management, des chercheurs en scienc-
es sociales et naturelles mènent des recherches
interdisciplinaires et forment les étudiants à
devenir des acteurs du changement dans la prise
de décision en gestion environnementale. Dans le
réputé département d’archéologie de SFU, les
étudiants peuvent s’impliquer dans des projets de
recherche allant de l’étude des mégafaunes du
passé lointain aux jardins à palourdes innovants
utilisés par les peuples Coast Salish de la Colom-
bie-Britannique. Cette fusion des sciences phy-
siques et sociales au sein de la Faculté de l’envi-
ronnement favorise l’interdisciplinarité et la multi-
disciplinarité, et positionne la recherche et les
étudiants pour avoir un impact significatif sur la
société, notamment à travers l’élaboration des
politiques publiques.
Comme vous l’avez évoqué, les universités
jouent un rôle essentiel dans l’élaboration des
politiques publiques. Selon vous, comment la
recherche universitaire à SFU peut-elle con-
tribuer aux décisions politiques en matière de
résilience climatique, de santé environnemen-
tale et de transition énergétique?
Les universités de recherche comme SFU sont à
l’avant-garde pour trouver des solutions aux défis
sociétaux, tels que le changement climatique, en
développant des stratégies d’atténuation et
Sciences de l’environnement pour sauver le monde : perspectives prêtes pour l’avenir |
d’adaptation visant à renforcer la résilience
climatique. À SFU, en particulier, la recherche
ancrée dans les communautés locales constitue
un véritable atout, et nous sommes pleinement
engagés auprès de nos communautés locales.
Les chercheurs en politiques publiques, notam-
ment ceux de la School of Public Policy rattachée
à la Faculté des arts et des sciences sociales,
participent à des projets de recherche commu-
nautaires qui font partie de l’initiative C3I. Cette
approche permet de positionner les projets de
recherche, ainsi que SFU, comme des acteurs
clés dans la formulation de politiques durables,
fondées sur des données scientifiques solides et
une compréhension réelle des besoins des com-
munautés.
Pour recentrer sur votre profil de chercheuse :
vos travaux portent sur les facteurs génétiques
et environnementaux liés au cancer. Pour-
riez-vous en dire davantage à nos lecteurs,
ainsi que sur d'autres projets sur lesquels vous
travaillez actuellement?
Mes recherches se divisent en deux volets : la
recherche sur le cancer (la maladie) et la
recherche sur la santé. Au cours des dernières
années, mon laboratoire s’est davantage con-
centré sur notre étude sur le vieillissement en
bonne santé, consacrée aux Super Seniors — que
nous définissons comme des personnes âgées
de 85 ans ou plus, n’ayant jamais été diagnos-
tiquées avec un cancer, une maladie cardiovas-
culaire, un diabète, une maladie pulmonaire ma-
jeure ou une démence. Le caractère que nous
étudions est donc l’absence de cinq maladies
majeures liées à l’âge, jusqu’à 85 ans. Ces cinq
maladies ont été choisies car elles ont un impact
Bien que ce rôle soit
complexe et souvent
exigeant, il est
extrêmement gratifiant
de diriger la Faculté des
sciences et d’aider les
étudiants ainsi que les
chercheurs, dans 8
disciplines différentes, à
atteindre leur plein
potentiel en
apprentissage et en
recherche
| Sciences de l’environnement pour sauver le monde : perspectives prêtes pour l’avenir
“
“
14
grave sur la population, tout en représentant un
coût élevé pour les systèmes de santé. Nos par-
ticipants les plus âgés étaient deux frères ayant
vécu jusqu’à 109 et 110 ans. C’est une étude por-
teuse d’espoir, car tout le monde rêve de pou-
voir en faire partie un jour ! Sur le plan du mode
de vie, ce qui ressort le plus chez les Super Sen-
iors, c’est qu’ils sont physiquement actifs —
autant que des adultes d’âge moyen. Sur le plan
génétique, nous avons identifié des variantes
associées au fait d’être un Super Senior : ils sont
moins susceptibles de porter la variante APOE4,
connue pour augmenter le risque de maladie
d’Alzheimer, et plus susceptibles de porter une
variante du gène HP, qui produit la haptoglo-
bine, une protéine qui lie l’hémoglobine libre
libérée par les globules rouges endommagés.
Il y a quelques années, nous avons également
étudié les télomères (séquences d’ADN spéci-
fiques qui protègent les extrémités des chromo-
somes) des Super Seniors, en nous demandant
s’ils auraient des télomères plus longs que la
moyenne pour leur âge. Mais au lieu de cela,
nous avons découvert que les Super Seniors
avaient des longueurs de télomères plus proch-
es d’une valeur optimale supposée, comparées
à celles d’un groupe témoin. Cette découverte
nous a poussés à utiliser des bases de données
plus vastes, notamment l’Étude longitudinale
canadienne sur le vieillissement, afin d’examiner
s’il
existe
d’autres
caractéristiques
pour
lesquelles les personnes en bonne santé se situ-
ent à des «points d’équilibre» (sweet spots)
encore méconnus. Je collabore actuellement
avec un collègue remarquable, le Dr Lloyd
Elliott, ici à SFU, et avec nos étudiants diplômés,
nous avons identifié de nombreuses mesures
corporelles et sanguines qui présentent ces «
sweet spots » — ce qui laisse penser que ces
caractéristiques jouent un rôle clé dans le
vieillissement en bonne santé.
La recherche interdisciplinaire se heurte sou-
vent à des obstacles structurels, qu’il s’ag-
isse de limitations de financement ou de cloi-
sonnement entre départements. Quelles
stratégies SFU a-t-elle mises en place pour
favoriser la collaboration interdisciplinaire,
et que pourrait-on faire de plus à l’échelle
institutionnelle?
SFU propose un programme novateur intitulé «
Individualized Interdisciplinary Studies (IIS)
Graduate Program », qui permet aux étudiants
de cycles supérieurs de mener des recherches
interdisciplinaires dans le cadre de leur projet
de thèse, sous la supervision de professeurs
issus de disciplines diverses. Le programme IIS
est extrêmement flexible, car il permet de
combiner librement n’importe quelles disci-
plines d’études. Avec le Dr Lloyd Elliott, nous
co-supervisons une doctorante en recherche
interdisciplinaire, qui a pu apprendre la biolo-
gie et la génétique avec moi, et travailler avec
Les universités de
recherche comme SFU sont
à l’avant-garde dans la
recherche de solutions aux
défis sociétaux tels que le
changement climatique, en
développant des stratégies
d’atténuation et
d’adaptation pour
promouvoir la résilience
climatique. À SFU en
particulier, la recherche
fondée sur la communauté
est très développée et nous
sommes réellement
engagés auprès de nos
communautés locales.
“
“
Sciences de l’environnement pour sauver le monde : perspectives prêtes pour l’avenir | 15
Lloyd pour développer de nouvelles techniques
statistiques permettant d’identifier des « points
d’équilibre » (sweet spots) dans les données
biologiques, puis de repérer les loci génétiques
influençant la proximité d’un individu à ces
valeurs optimales. Ce type de projet est à la
fois interdisciplinaire et innovant, et représente
aussi
une
expérience
extrêmement
enrichissante et agréable, car nous avons tous
appris les uns des autres en même temps.
En regardant vers l’avenir, quelles sont vos
priorités principales pour faire progresser la
recherche
environnementale
interdisci-
plinaire à SFU ? Y a-t-il des initiatives ma-
jeures ou des axes de développement que
vous espérez promouvoir dans les années à
venir?
En tant que doyenne, j’essaie de trouver un
équilibre entre la promotion des très bonnes
idées proposées par d’autres et mes propres
initiatives pour aider la Faculté des sciences,
ses membres, ainsi que SFU dans son ensem-
ble à réussir. Les chercheurs individuels et les
départements
sont
passionnés
par
leurs
travaux respectifs, et l’un de mes principaux
objectifs est donc d’encourager la croissance
de
groupes
collaboratifs
performants,
à
l’intérieur des départements comme entre eux.
Un exemple concret est l’enthousiasme autour
de la relance des capacités de notre renommé
programme de gestion des parasites, qui est
plus pertinent que jamais à l’ère du change-
ment climatique. Parmi les autres priorités
figurent également le développement de pôles
d’excellence dans des domaines comme
l’information quantique et la physique des
astroparticules, au sein du département de
physique de SFU — le seul département au
Canada à héberger deux titulaires de Chaires
d’excellence en recherche du Canada.
En tant que doyenne, j’essaie de
trouver un équilibre entre la
promotion des excellentes idées
proposées par d’autres et mes propres
initiatives, dans le but d’aider la
Faculté des sciences, ses membres et
l’Université SFU à réussir. Les
chercheurs et les départements sont
très investis dans leurs travaux
respectifs, et l’un de mes principaux
objectifs est d’encourager la
croissance de groupes collaboratifs
performants, à la fois au sein des
départements et entre eux.
Je suis également très enthousiaste à
propos des stratégies mises en place par
notre Faculté des sciences pour enrichir
l’expérience des étudiants de premier cycle.
Cela inclut des programmes spécialement
conçus pour les étudiants aspirant à des
carrières dans la recherche en santé,
notamment dans le cadre de la nouvelle
École de médecine de SFU. SFU est un lieu
formidable pour être étudiant, et je suis con-
vaincue que tous ces efforts porteront leurs
fruits avec le temps.
PERSPECTIVES ACADÉMIQUES
16
À une époque où le changement climatique, la
pollution et l’impératif existentiel de durabilité
pèsent lourdement sur nos sociétés, il devient de
plus en plus évident qu’aucune discipline seule ne
détient de solution miracle. Ayant travaillé
pendant de nombreuses années à l’interface
entre la science, les politiques publiques, la santé
et l’éducation, je suis devenue profondément et
irrévocablement convaincue du pouvoir de la
coopération interdisciplinaire pour générer un
changement positif.
Cette conviction n’a pas seulement influencé les
recherches que je mène. Elle a également façon-
né mon approche du leadership, ma façon d’en-
seigner, et a renforcé ma passion pour traiter des
enjeux
environnementaux
complexes
qui
touchent des personnes bien réelles, en temps
réel.
Un parcours guidé par un objectif
En tant que présidente du Département de l’envi-
ronnement, de la santé et de la sécurité au sein du
College of Health Sciences de l’Université d’Abu
Dhabi (ADU), aux Émirats arabes unis, j’ai eu
l’opportunité de contribuer à la réussite académi-
que de la future génération de gardiens de l’envi-
ronnement à travers le monde. Avec mes
collègues de la faculté, nous avons conçu des
programmes qui ne se contentent pas de trans-
mettre des connaissances, mais qui stimulent la
curiosité, remettent en question les idées reçues
et mettent l’accent sur l’action.
Mes cours — portant sur des sujets allant des
politiques environnementales à la surveillance de
la pollution — ne sont pas de simples exercices
théoriques. Ils visent à connecter la science aux
communautés que nous servons, en incitant les
| Sciences de l’environnement pour sauver le monde : perspectives prêtes pour l’avenir
Briser les frontières :
Comment la recherche interdisciplinaire
stimule l’innovation environnementale
Dr. Rahaf Ajaj
Présidente, Département de la santé environnementale et de la sécurité
College of Health Sciences, Université d’Abu Dhabi, Émirats arabes unis (EAU)
“
“
17
étudiants à évaluer de manière critique le monde dans
lequel ils vivent et leur rôle au sein de celui-ci.
Mais mon travail ne s’arrête pas aux portes de la salle
de classe. J’ai également eu le privilège de représenter
les Émirats arabes unis sur la scène internationale,
notamment en tant que membre du Conseil consultatif
de haut niveau des systèmes alimentaires des Nations
Unies, œuvrant pour la durabilité et la sécurité alimen-
taire dans un climat en perpétuelle évolution. Ici, aux
Émirats arabes unis, je dirige aussi le chapitre local de
Women in Renewable Energy Canada (WiRE), où je
milite pour l’égalité des sexes dans l’industrie énergé-
tique et soutiens des initiatives en faveur de l’innovation
durable à l’échelle nationale. Par ailleurs, je suis
responsable du groupe de travail sur la santé publique
et le changement climatique au sein du Ministère de
l’Environnement et du Changement climatique, où je
supervise des initiatives qui relient santé humaine et
durabilité environnementale.
Là où les disciplines se rencontrent, l’innovation
émerge
S’il y a bien une chose que j’ai apprise à maintes repris-
es, c’est celle-ci : les plus grandes avancées naissent
aux carrefours. La science interdisciplinaire n’est pas
une mode — c’est une nécessité. Les problèmes envi-
ronnementaux ne sont jamais purement scientifiques.
Ils sont aussi économiques, technologiques, sociaux et
politiques. Les résoudre exige une convergence d’exper-
tises et une réelle volonté de collaborer au-delà des
frontières disciplinaires.
Mon propre parcours de recherche a commencé par la
science des radiations — plus précisément, la mesure
des concentrations de radionucléides dans les sols
agricoles à l’aide de la spectrométrie gamma. Ce travail
initial m’a permis de comprendre l’importance d’une
connaissance fine des dangers environnementaux, et a
ouvert la voie à des questions encore plus vastes et
interdisciplinaires.
Dans une étude récente, nous avons utilisé des modèles
de régression par processus gaussiens — une approche
d’apprentissage automatique (machine learning) —
pour cartographier les niveaux de radiation dans les
sols des Émirats arabes unis.
Ce n’était pas simplement un succès technique. C’était
Sciences de l’environnement pour sauver le monde : perspectives prêtes pour l’avenir |
un succès multidisciplinaire, qui a
réuni la science des données, la géostatistique, la
santé publique et la surveillance environnementale,
pour
produire
des
cartes
exploitables
par
les
décideurs politiques.
Dans le même esprit, notre travail sur les villes intelli-
gentes durables nous a amenés à collaborer avec des
experts en ingénierie, en urbanisme et en politiques
publiques, afin d’explorer ce que signifierait transform-
er Abou Dhabi en une ville tournée vers l’avenir : résil-
iente, inclusive, et fondamentalement centrée sur
l’humain.
Des éoliennes sans pales aux eaux usées nucléaires :
une perspective élargie
Un projet qui m’a particulièrement inspirée est celui
des éoliennes sans pales Vortex — un nouveau type de
dispositif d’énergie renouvelable qui a le potentiel de
transformer la manière dont les villes s’alimentent en
énergie. Grâce à une combinaison entre conception
expérimentale et simulation numérique, nous avons
étudié l’aérodynamisme, l’efficacité structurelle et les
avantages environnementaux. Encore une fois, c’est la
fusion des disciplines qui a permis à ce travail
d’aboutir avec succès.
Un autre sujet tout aussi urgent concerne notre travail
sur les eaux usées d’origine nucléaire. Avec l’augmen-
tation de la demande énergétique dans le monde et le
développement de solutions nucléaires, les risques
environnementaux liés aux eaux usées radioactives ne
peuvent être ignorés. Notre étude a examiné les tech-
nologies de traitement et formulé des recommanda-
tions politiques pour garantir que ces systèmes soient
non seulement fiables, mais également durables.
Ayant travaillé pendant de
nombreuses années à l’intersection
de la science, des politiques
publiques, de la santé et de
l’éducation, je suis devenue
convaincue — profondément et
irrévocablement — du pouvoir de la
coopération interdisciplinaire pour
créer un changement positif.
“Les enjeux environnementaux ne
sont jamais uniquement scientifiques.
Ils sont économiques, technologiques,
sociaux et politiques.
Les résoudre exige une convergence
des expertises et une volonté de
collaborer au-delà des frontières
disciplinaires.”
“
“
18
La science doit servir
toutes les populations,
en particulier celles qui
ont été historiquement
négligées ou
marginalisées.
L’inclusivité n’est pas
seulement une
exigence morale : c’est
une clé essentielle pour
atteindre les objectifs
du développement
durable.
| Sciences de l’environnement pour sauver le monde : perspectives prêtes pour l’avenir
Là où la science croise la santé et les comporte-
ments
L’un des domaines qui me tiennent le plus à cœur
est sans doute l’interface entre la santé publique et
les sciences de l’environnement. Dans le cadre
d’une étude menée aux Émirats arabes unis sur la
mauvaise élimination des médicaments, nous
avons mis en évidence un écart alarmant : bien que
la population soit globalement informée, les
pratiques de mise au rebut sécurisée restent très
faibles. Les médicaments étaient jetés avec les
déchets ménagers, mettant ainsi en danger à la fois
l’environnement et la santé humaine.
Pour résoudre ce genre de problème, la seule
connaissance scientifique ne suffit pas. Il faut
également des connaissances en comportement
humain, une sensibilité culturelle et une pensée
systémique. Nos propositions — incluant des initia-
tives de collecte et des campagnes d’information
publique — incarnaient une approche interdisci-
plinaire et inclusive.
Cette même vision interdisciplinaire a également
guidé notre travail récent sur une stratégie nation-
ale de recherche sur la qualité de l’air intérieur. Une
mauvaise qualité de l’air intérieur n’est pas seule-
ment un problème technique — c’est une véritable
urgence de santé publique. En mariant les
politiques publiques, les avis des parties prenantes
et les données issues de la santé environnementale,
nous avons élaboré une feuille de route pour une
transformation concrète et applicable.
Là où la science croise la santé et les comporte-
ments
Pour moi, la recherche est la plus puissante
lorsqu’elle dépasse les murs du laboratoire et entre
dans le monde réel. C’est ce qui a nourri mon
engagement à aligner les technologies de l’Indus-
trie 4.0 avec les efforts de réduction de la pauvreté
— en utilisant l’intelligence artificielle et la block-
chain, non pas comme des innovations isolées,
mais comme des instruments d’équité et d’impact.
Ce cadre conceptuel, basé sur l’Objectif de dével-
oppement durable n°1, constitue un autre exemple
de ce qui devient possible lorsque les disciplines
convergent autour de valeurs partagées.
Reconnaissance et responsabilité
Je suis honorée par les récompenses profession-
nelles que j’ai reçues — notamment ma désigna-
tion de Chartered Scientist par le Science Council et
l’Institution of Environmental Sciences. Ces distinc-
tions tirent leur sens du travail exigeant qu’elles
reconnaissent, et non de facteurs extérieurs ; elles
ne sont donc pas des prix au sens classique du
terme.
Mes rôles de conseillère — à la fois à l’échelle inter-
nationale et locale — m’ont permis de confirmer
une autre vérité essentielle : la politique publique et
la science doivent avancer main dans la main.
Savoir ne suffit pas. Il faut agir.
Réflexions & Perspectives d’avenir
En réfléchissant à mon parcours jusqu’à présent, je
19
“Pour moi, la recherche est
d’autant plus puissante
lorsqu’elle dépasse les murs
du laboratoire pour entrer
dans le monde réel.”
Sciences de l’environnement pour sauver le monde : perspectives prêtes pour l’avenir |
constate que certains principes directeurs ont toujo-
urs façonné ma manière de travailler et de diriger.
Avant tout, j’ai appris que l’innovation véritable
repose sur la coopération — lorsque des esprits
différents et des disciplines variées se rencontrent et
se nourrissent mutuellement, le résultat dépasse
souvent la somme des contributions individuelles.
Tout aussi prioritaire est l’engagement envers
l’équité. La science doit servir toutes les populations,
en particulier celles qui ont été historiquement
négligées ou marginalisées. L’inclusivité n’est pas
seulement un impératif moral, c’est aussi la clé pour
atteindre les objectifs du développement durable.
Enfin, un leadership visionnaire joue un rôle fonda-
mental dans la création d’espaces propices à l’éveil
de la curiosité, à la pensée critique, et à un travail
motivé par l’impact.
À l’Université d’Abu Dhabi (ADU), je m’efforce de
construire un environnement dans lequel les étudi-
ants et les chercheurs se sentent pleinement libres
d’interroger, d’explorer avec émerveillement, et
d’innover avec intention. Toutes ces réflexions contin-
uent de guider ma façon de diriger, mais aussi la
manière dont j’imagine l’avenir des sciences de
l’environnement — un avenir collaboratif, équitable et
résolument engagé dans le monde qui l’entoure.
En conclusion
L’excellence en recherche, aujourd’hui, ne se limite
plus à la profondeur dans un domaine unique —
elle repose sur la diversité, la connexion et le sens.
La science interdisciplinaire est puissante parce
qu’elle abolit les frontières : entre les disciplines,
entre la théorie et la pratique, et, en fin de compte,
entre les êtres humains et la planète que nous part-
ageons tous.
Dans cette optique, mon parcours n’a pas été
simplement un métier, mais une vocation — une
carrière façonnée par le travail d’équipe, animée
par des esprits curieux, et fondée sur la conviction
que nous sommes plus forts ensemble. Continuons
à bâtir des ponts. Notre avenir en dépend.
20
Des satellites aux politiques
publiques:
FOCUS RÉGIONAL
Comment l’observation de la Terre stimule le
développement durable dans les régions arides
Dr. Fares Howari
Doyen, Faculté des sciences humaines et des sciences
Université d’Ajman, Émirats arabes unis (EAU)
Cet article explore comment l’observation
de la Terre par satellite (EO), couplée à
l’intelligence artificielle (IA) et à la collabora-
tion interdisciplinaire, révolutionne le dével-
oppement durable dans les régions arides
en proposant des solutions évolutives en
matière de sécurité hydrique, de restaura-
tion des terres et d’intégration des politiques
publiques. Les satellites EO, opérant en orbite
géosynchrone et en orbite terrestre basse
(entre 160 et 36000 kilomètres), transfor-
ment profondément notre compréhension
et notre gestion des environnements arides
à l’échelle mondiale. Ces systèmes tech-
nologiques offrent des capacités sans
précédent pour surveiller et analyser les
écosystèmes désertiques, longtemps diffi-
ciles à observer par des méthodes tradition-
nelles.
L’intégration d’images multi-spectrales et de
radar à synthèse d’ouverture (SAR) a permis
de passer d’évaluations visuelles rudimen-
taires à des analyses quantitatives sophis-
tiquées, avec un impact majeur sur la gestion
des ressources naturelles. La mise en œuvre
de ces plateformes d’observation permet
l’évaluation approfondie des paramètres
environnementaux critiques dans des éco-
systèmes à ressources hydriques limitées,
favorisant ainsi une prise de décision fondée
sur
des
données
probantes
dans
des
domaines tels que la répartition des res-
sources hydrologiques ou l’optimisation de la
productivité
agricole.
Ces
avancées
marquent un changement de paradigme
dans
la
gouvernance
environnementale,
passant d’interventions réactives à des
stratégies
d’adaptation
proactives,
ren-
forçant considérablement la résilience clima-
tique des populations et des institutions
vulnérables dans les zones arides.
| Sciences de l’environnement pour sauver le monde : perspectives prêtes pour l’avenir